Interview de Sébastien Gnaedig: Lumières sur une génération

Sébastien Gnaedig
Photo copyright : Bertini

En parallèle de son parcours d’auteur, sa longue carrière d’éditeur a mené Sébastien Gnaedig dans les coulisses d’un pan entier de l’histoire de la bande dessinée : des Humanoïdes Associés à Futuropolis en passant par Delcourt et Dupuis, il a accompagné trois décennies de création. Alors qu’il a profité de la « parenthèse confinement » pour évoquer le long d’une cinquantaine de textes courts postés sur les réseaux sociaux les étapes marquantes de ce parcours, nous nous intéressons aujourd’hui avec lui, plus particulièrement, à une génération d’auteurs qu’il affectionne autant en tant que lecteur qu’en tant qu’éditeur : celle de Frank Pé, Frank Legall, André Geerts, Alain Dodier, Philippe Berthet et Hislaire.

Pouvez-vous nous parler de vos premiers souvenirs de lecture des histoires de Frank Pé, Frank Le Gall, André Geerts, Alain Dodier, Berthet et Hislaire?

Sébastien Gnaedig : Je les découvre en temps réel dans le journal de Spirou dont je suis lecteur à la fin des années 1970. C’est assez magique, car j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose de nouveau, que le ton de ces séries diffère de ce que j’ai l’habitude de lire dans le journal, même si je suis alors très attaché aux Tuniques bleues ! Et puis il y a l’animation du journal et la prise d’otage des hauts de pages par un tandem qui va faire grincer quelques dents, Yann et Conrad ! Trois séries me marquent particulièrement : Bidouille et Violette de Bernard Hislaire, Théodore Poussin de Le Gall et Broussaille de Frank.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise et rassemble ces séries lorsqu’elles démarrent ?

Il est clair qu’il y a un nouveau souffle qui arrive dans le journal, c’était frappant. Je voyais à l’œuvre une envie de faire autre chose et la présence d’un rédacteur en chef à l’unisson de cette évolution : Alain de Kuyssche a joué dans cette petite révolution le rôle qu’a du avoir Yvan Delporte à l’époque de Franquin.

On sentait qu’il y avait une envie de parler d’autre chose, de sortir des séries à gags ou d’aventure humoristique qui était la marque de fabrique du journal (à la différence de Tintin, plus réaliste). On restait dans un dessin semi-humoristique mais les thématiques évoluaient.

Frank Pé et Bom – Broussaille / La nuit du chat – Dupuis

On assiste avec ces séries à l’une des dernières occurrences de personnages qui accompagnent leurs auteurs sur le long terme sans plan préétabli. Ces séries évoluent avec leurs auteurs, au fil des envies et des variations de style. Croyez-vous que ce type de fonctionnement qui lie intimement mais très librement un auteur et son personnage soit plus difficile aujourd’hui ?

Oui incontestablement et pour plusieurs raisons : d’abord économique bien sûr, le marché laisse moins de temps aux séries de s’installer. Là où un auteur avait le temps de poser un univers et développer son personnage, il est rare aujourd’hui qu’un éditeur s’engage sur plus de 3 tomes.

D’autre part, beaucoup de séries ne sont plus prépubliées. Or les séries dont on parle ont démarré dans Spirou. Les auteurs ont pu faire leur écolage dans le journal avant de débuter leur série, ce que de jeunes auteurs d’aujourd’hui ne peuvent plus faire.

Et bien sûr, les auteurs d’aujourd’hui eux-mêmes ne souhaitent plus se lancer dans une série qui les suivra toute leur vie. Si évolution il y a, alors l’auteur change de projet tout simplement et n’essaiera pas de le faire au sein de sa série.

Frank Legall – Théodore Poussin – Les Jalousies Dupuis

Lorsque vous vous engagez avec les éditions Delcourt, vous découvrez la volonté première de Guy Delcourt de bâtir les bases de son catalogue autour de cette génération : pouvez-vous nous en dire plus ?

Quand Delcourt a commencé, il a en effet proposé à ces auteurs de venir faire des livres dans son catalogue et plusieurs livres verront le jour : Geerts, Frank, Le Gall puis Berthet vont publier des ouvrages mais aucun ne se lancera dans une série.

Frank y réalise Entre chats, un beau livre, car il garde les bd pour son éditeur Dupuis.

Le Gall va y publier Catastrophe au pays du père noël puis, plus tard, Les Barbutins dans un registre plus jeunesse.

Le livre de Geerts avec Pierre Le Gall, Jabert contre l’adversité, va avoir un problème de fabrication (le pelliculage de la couverture est mal mis et fait des épaisseurs très malvenues)

Il faut bien penser qu’à la fin des années 80, Guy Delcourt est un jeune éditeur qui ne peut pas forcément s’aligner sur les prix de page donnés par Dupuis.

Vous évoquez dans vos souvenirs la période où Alain Dodier a mis en place une méthode qui lie intimement photos de repérages et dessin : une transition relativement perceptible au fil des albums. Quelles vous semblent être les avantages et les limites de cette méthode ?

Quand je deviens son éditeur, cela fait un moment qu’il a fait ce choix. Il n’y a pas de limite à cette méthode car elle est très maitrisée par ce grand dessinateur. Il sait ce dont il aura besoin comme plan pour son récit et il sait parfaitement recaler les distorsions d’une photo en dessin. Le piège d’un reportage photo est d’utiliser la photo que l’on a au détriment du cadrage naturel du récit. Or, il faut faire son découpage et voir quel angle de décor on a besoin. Dodier le sait très bien !

Alain Dodier – JKJ Bloche – Dupuis

Zoo pour Frank Pé, Le XXème Ciel et d’autres albums pour Hislaire, Mary Jane pour Frank Legall: certains auteurs de cette génération se sont consacrés à des œuvres qu’ils ont souhaités plus ouvertement destinées à un lectorat adultes, plus réalistes aussi graphiquement. Sentez-vous que ces histoires d’un autre ton partagent entre elles également une démarche ou un ton commun ?

Oui. Je ne pense pas que ce soit l’envie de s’adresser à un lectorat plus adulte mais bien de raconter autre chose que ces auteurs ne peuvent alors faire dans leur série habituelle. C’est le sujet qui guide un style différent.

Attardons-nous un instant sur le projet Mary Jane, de Frank LeGall, publié chez Futuropolis.  D’abord commencé avec Frank LeGall seul aux commandes, il est sorti entièrement redessiné par Damien Cuvillier. Pouvez-vous nous en dire plus sur les coulisses complexes de la gestations de ce récit ?

Le Gall a connu des difficultés dans sa vie personnelle qui l’on obligé à mettre de côté ce projet. Pendant quelques années il ne se sentait pas prêt à le reprendre. Il a donc réalisé un Spirou puis il a repris ce qui lui était plus familier : Théodore Poussin, d’autant que Dupuis lui a proposé alors de faire les intégrales. Quand il a fallu décider s’il finirait le récit, alors qu’il en avait réalisé la moitié, le temps passé avait fait son œuvre. Nous avons alors convenu qu’il serait dommage de laisser ce récit en friche et nous avons donc cherché un dessinateur susceptible de reprendre le dessin. Mais évidemment il n’était pas question de trouver quelqu’un qui aurait “singé” le dessin de Frank Le Gall. Il fallait quelqu’un qui reprenne l’ensemble dans son style. Nous lui avons alors proposé Damien Cuvillier qu’il a beaucoup aimé, et l’affaire s’est conclue ainsi.

Frank Pé et Bonifay – Zoo – Dupuis

Phillipe Berthet se consacre désormais à des récits noirs dans une collection qui lui est dédiée chez Dargaud, Frank Pé se plait à revisiter l’univers des auteurs de légende (Franquin, Winsor McCay), Frank LeGall semble reparti sur un cycle régulier de Théodore Poussin, comme hors du temps, hors des modes, classique. Quel regard portez-vous sur la place qu’occupent aujourd’hui ces auteurs dans le paysage éditorial et sur cette seconde partie de leur parcours ?

Je crois que ce sont des auteurs qui font ce qui les intéressent, hors mode… ils touchent principalement me semble-t-il un public qui les suit depuis longtemps. Je ne sais si la jeune génération de lecteurs et de lectrices les découvre à leur juste valeur car aucun ne fait de “roman graphique” !

Comment interprétez-vous aujourd’hui le fait que cette génération fait quelque peu figure d’oubliée de la grande Histoire de la bande dessinée ?

L’histoire de la bande dessinée se réécrit en permanence. Lorsque la génération de l’“âge d’or” de Hergé à Franquin en passant par Peyo et Morris était en fin de carrière et qu’ils étaient toujours vivants, ils étaient un peu considérés comme “ringards”. Presque ! Leurs dernières œuvres étant souvent jugées sévèrement (et parfois à juste titre). Leur mort les a placé sur un piédestal et la génération d’après (Sfar, Blain… ) les ont cités comme des influences majeures (en prenant leurs chefs-d’œuvre anciens).

Cette génération a marqué son époque (dans les années 80 particulièrement) et il me semble que la génération qui l’a suivi, en pleine révolution (notamment avec le développement de l’édition indépendante) sur les thématiques, sur les formats, les a un peu relégués comme des auteurs un peu passés car travaillant dans une forme classique.

Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas connu de succès public mais une certaine critique, aussi, s’est plus enflammée sur la nouveauté qu’apportait L’Association, Satrapi etc… au détriment de leurs travaux.

Mais rien ne dit que cette génération ne soit redécouverte (espérons avant leur mort :))

Toutes les images de cet article sont copyright leurs auteurs et les maisons d’édition respectives.

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