Interview de Marc Bourgne pour Alix Origines

SQ4GDAYbEn parallèle de la série mère et de la série Alix Sénator (qui présente un Alix d’âge mûr), les éditions Casterman lance une série résolument tournée vers la jeunesse: Alix Origines, qui s’interesse à l’enfance du jeune gaulois créé par Jacques Martin. Rencontre avec Marc Bourgne, qui tient les rênes du scénario de cette nouvelle série.

Vous souvenez-vous de votre première découverte de la série Alix ? Quel type de lien, en tant que lecteur, vous rattache à cette série et comment ce lien a-t-il évolué, au fil de son histoire et en parallèle de votre carrière d’auteur ?

Alix est une des premières séries que j’ai lues, après Tintin, Astérix et Lucky Luke et en même temps que Ric Hochet, Michel Vaillant, Buck Danny… Le premier Alix que j’ai lu doit être Le tombeau étrusque, mais je n’en suis pas certain. La série de Jacques Martin, par ses thématiques comme par sa violence et son côté très sombre (les albums se terminent très souvent mal), sans parler de son érotisme sous-jacent, se démarquait très nettement des séries qui lui étaient contemporaines. C’est quelque chose que je ressentais fortement et qui m’a marqué. Par la suite, j’ai continué à suivre la série jusqu’au moment où Martin a arrêté de la dessiner. Après, j’avoue que j’ai décroché, ne lisant que quelques albums par ci par là.

Jacques Martin partage avec les grandes figures de son temps, Hergé et Jacobs, une manière commune de faire de la bande dessinée, directement issue d’un apprentissage fait dans le registre de l’éxigente pratique de la ligne claire. Au-delà des thématiques historiques, quel est selon vous l’apport propre de Jacques Martin, en tant que dessinateur et en tant que scénariste ?

Le style graphique de Martin est évidemment héritier de la Ligne claire, mais il est devenu rapidement plus réaliste, même si ses personnages n’ont pas des proportions très réalistes, justement (leurs têtes sont trop grosses : voir par exemple la couverture de L’île maudite).  Comme dans son travail de scénariste (et surtout de dialoguiste), il est très théâtral. Son œuvre de scénariste est remarquable, extrêmement originale, comme je le disais. Il s’intéresse aux luttes de pouvoir, à la violence des religions, à la cruauté de l’homme… tout en développant une thématique fantastique. Selon moi, l’Antiquité est un cadre dont il se sert pour parler de ces thèmes, il ne cherche pas la vérité historique, qu’il n ‘hésite pas à maltraiter.

Avez-vous parfois pensé, lors des diverses reprises de la série mère, à proposer un scénario ?

Non, l’idée ne m’en a jamais traversé l’esprit. Maintenant que je fais partie de l’écurie « Martin », j’avoue que je me suis permis de parler à mes éditeurs d’un album que j’aimerais écrire. Je me suis toujours demandé pourquoi Alix, sachant que son père et sa sœur sont toujours vivants, n’a jamais cherché à les retrouver (sauf au début de C’était à Khorsabad, un des derniers albums écrits par Martin), et j’aimerais bien raconter ça. Il me semble que je serais légitime pour le faire, en tant que scénariste d’Alix origines qui met en scène pour la première fois la famille d’Alix.

De quand date la proposition de Benoît Mouchart de créer la série parallèle autour de la jeunesse du personnage ? Les règles du jeu  étaient-elles déjà définies lors de cette première prise de contact autour d’Alix ?

alix-originesJe ne sais plus bien en quelle année Benoît m’a proposé le projet d’Alix origines, la réalisation du premier album ayant été très longue. L’idée en est à mettre entièrement au crédit de Benoît, je n’ai fait que la développer… C’est tout de même moi qui ai amené Laurent Libessart, Casterman n’ayant pas de dessinateur.

Etes-vous engagé, avec Casterman, sur un nombre d’albums minimum sur cette série , et qui vous permettrait dors et déjà de penser la trame du récit sur le long terme ?

La série comportera un grand nombre d’albums si elle trouve son public… On sait comment elle se terminera : par l’ enrôlement d’Alix et de sa famille dans la VIIème légion emmenée par Crassus en Orient et par la bataille de Khorsabad. Autrement dit, Alix origines se terminera là où la série Alix commence. Ce qui se passe entre le premier diptyque d’Alix origines et cette fin s’étend sur plusieurs années et peut donc donner lieu à un grand nombre d’albums dont je ne connais pas encore les sujets. Je fais confiance à mon imagination !

Vous faites le choix d’une narration rythmée, avec très peu de récitatifs. Même si la trame est complexe, reste que la lecture d’un tome d’Alix Origines, contrairement aux albums de la série mère, est relativement rapide. Vous êtes-vous posé la question du temps qui s’écoulera naturellement entre chaque album, à une époque où les jeunes lecteurs sont habitués aux rythme de sortie des mangas ou des séries télé ?

Je ne suis pas certain qu’un Alix origines se lise vraiment beaucoup plus vite qu’un Alix… C’est plus une impression, selon moi, dû à l’absence de récitatifs. Mais les scènes de dialogues sont assez denses, et il se passe énormément de choses dans le tome 1, avec beaucoup de personnages et de décors.

Vous avez d’emblée proposé Laurent Libessart pour prendre en charge le dessin de la série. Pourquoi avoir pensé à lui ? A-t-il rapidement accepté la proposition ? L’esthétique de la série et du personnage est-elle venue avec naturel ou y’a-t-il eu beaucoup de va et vient ?

Je connais Laurent depuis très longtemps, l’ayant rencontré dans des festivals BD avant même qu’il publie des albums. J’ai toujours admiré sa virtuosité, comme j’admirais celle de Matthieu Bonhomme à la même époque. De plus, je savais Laurent passionné par l’antiquité gauloise, il m’a donc semblé le dessinateur idéal. Pour le reste, c’est à lui qu’il faut poser la question.

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Vous n’hésitez pas à proposer un contexte historique complexe : gaulois, romains et helvètes se livrent à un jeu stratégique guerrier et vous ne semblez pas vouloir présenter ces oppositions en terme de « bons » et de « méchants » : les personnages fourbes comme les personnages honnêtes, semblent faire partie de tous les camps.  Vous fixez-vous des limites en terme de complexité historique ?

J’ai essayé de présenter la situation de la Gaule, au moment de la migration helvète, le plus clairement possible, alors qu’elle était très complexe et a entraîné la fameuse guerre des Gaules. Ma limite en terme de complexité historique est de ne pas noyer le lecteur, d’écrire des scénarios qu’un lecteur qui n’ai aucune connaissance historique puisse comprendre. Ma formation d’historien m’oblige cependant à respecter le plus possible le cadre historique, elle me gêne également pour présenter une vision manichéenne des conflits car dans la « vraie vie » il y a rarement d’un côté les « bons » et de l’autre les « méchants ». Ceci dit, il y a quand même deux vrais « méchants » dans mon scénario, qui vont profiter de la confusion ambiante pour placer leurs pions.

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Avez-vous déjà des retours de lecteurs , et, autre revers de la même question : de premiers résultats de vente qui vous permettent de travailler sereinement à la suite ?

La plupart des lecteurs traditionnels d’Alix détestent Alix origines, sans l’avoir lu d’ailleurs. L’orientation « jeunesse » de la série provoque leur fureur, ils oublient que Jacques Martin a créé Alix pour les jeunes de son époque et pas pour des sexagénaires. Les fans de séries patrimoniales franco-belges ne veulent lire que des albums imitant le style des créateurs de ces séries, et rejettent très violemment toute innovation ou toute vision un peu originale. Ce n’est pas du tout le cas des lecteurs de comics, qui acceptent sans problème qu’un repreneur apporte sa personnalité, mais nous ne sommes pas aux Etats-Unis ! Cette réaction négative m’attriste, parce que je reste persuadé que les réponses que j’apporte aux questions qu’ils se posent sur l’enfance d’Alix intéresseraient les fans… Mais s’ils refusent de lire cette nouvelle série, tant pis pour eux. Ceci dit, certains vieux et vrais fans d’Alix ont fait l’effort de passer outre leurs réticences pour lire le tome 1 d’Alix origines et m’ont félicité, ce qui m’a prouvé que je n’avais pas complètement mis à côté. Mais bon, la série s’adresse en priorité aux jeunes, et il semble que Casterman soit plutôt satisfait des premiers chiffres de vente.

Dans un article-interview paru sur le site Auracan, est évoquée  l’idée de poursuivre la série jusqu’à recoller à la série mère, avec la possibilité, une fois que la chronologie des deux séries se retrouve, de reprendre les premiers épisodes sous une forme de reboot. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le reboot, c’était l’idée initiale de Benoît,qui me paraît très bonne dans l’optique de toucher un nouveau lectorat. En effet, ce n’est pas faire injure à Jacques Martin que de dire que le style des tout premiers albums de la série a énormément vieilli… On verra quand on y sera.

 

Les images illustrant cet entretien sont copyright Marc Bourgne, Laurent Libessart et les éditions Casterman.

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