Interview: Aude Samama et Denis Lapière adaptent Baricco

Rencontre avec Aude Samama et Denis Lapière, avant la sortie, prévue en fevrier 2018 aux éditions Futuropolis, de leur adaptation du roman d’Alessandro Baricco Trois fois dès l’aube.

 

trois_fois_aubeAude Samama, vous avez travaillé, sur un scénario de Denis Lapière, à l’adaptation en bande dessinée du roman Trois fois dès l’aube d’Alessandro Baricco. Nous aurons je l’espère l’occasion de reparler de l’album à sa sortie en février prochain. Mais j’amorce tout de même le dialogue, en guise d’avant-goût. Étiez-vous lectrice de Baricco avant de vous attaquer à cette adaptation ? De qui de vous deux l’initiative vient-elle, et comment le second l’a-t-il accueilli ?

 

Aude :  J’avais lu « Soie », « Océan mer » et « Constellations ». J’aimais cet auteur sans avoir pour autant lu tous ses livres. C’est surtout la couverture de « trois fois dès l’aube » inspirée d’Edward Hopper qui m’a attirée. J’ai eu l’impression de me reconnaître dans cette photo, ce qui y était raconté, on pressent un huis-clos, un récit intimiste avec un homme et une femme. J’ai lu ce livre pour cette raison et y ai retrouvé des questionnements qui m’intéressaient, j’ai ressenti une connivence avec ces trois récits. J’en ai parlé à Denis, qui avait justement lu le livre avant moi, il aimait beaucoup sa structure et avait lui-même déjà très envie de l’adapter. Ça tombait très bien, on était aussi emballé l’un que l’autre !

 

Le récit de Trois fois dès l’Aube est atypique dans sa structure, comme le sont bon nombre de livres de Baricco. Ici, trois histoires qu’on découvre intimement liées, des personnages principaux qui reviennent sous des formes, des rôles et des âges différents. Un travail particulièrement difficile, au moment de scénariser puis de dessiner l’album ?

 

Aude : Pour la structure du scénario je ne sais pas, pour la mise en images ce n’était pas forcément difficile, je me suis laissée porter par les différentes situations au fur et à mesure de leur déroulement. Pour moi, ce sont les mêmes personnages, représentés à différents âges de la vie, je trouve que cela emmène le récit vers quelque chose d’universel. Pour leur représentation, cela m’est venu assez naturellement.
 

Denis :  Il s’agit de trois rencontres, entre adultes, un adulte et une adolescente, une adulte et un garçon, et comme il s’agit à chaque fois des mêmes personnes, c’est comme une métaphore du flash amoureux, celui qui nous fait dire : c’est comme si je l’avais toujours connu(e), comme si il (elle) a toujours fait partie de ma vie… C’est le récit d’un profond lien émotionnel qui lie cet homme et cette femme, qui se rencontrent dans un hôtel un peu avant l’aube… C’est en tout cas ce que j’ai voulu mettre dans le scénario et qui sous-tend toutes les images peintes par Aude.

 

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Vous avez tous les deux également adapté Martin Eden de Jack London. Sentez-vous que l’adaptation littéraire est un exercice à part ? Ou, dès lors que le travail commence sur la bande dessinée, il s’agit au fond du même processus pour vous que lorsque vous travaillez sur une histoire originale ?

 

Aude : C’est une question qu’il faudrait poser à Denis, pour le scénariste j’imagine que oui, les questions soulevées ne sont pas les mêmes.
En dehors du fait de pouvoir projeter plus facilement le récit avant de le mettre en images, contrairement à un scénario original, pour moi cela ne fait pas trop de différence. J’oublie que c’est une adaptation quand je réalise les planches, je suis juste dans l’histoire, cela me permet de moins ressentir de pression par rapport à l’idée de l’adaptation.
 

Denis :  Adapter un texte littéraire est un exercice différent de l’écriture d’un récit original mais il n’est ni plus aisé ni plus complexe. Il est simplement autre. Pour moi, la clé est de pouvoir s’approprier le roman, d’en avoir une lecture claire et précise, un point de vue qui servira toute l’adaptation, une ligne de conduite, en quelque sorte. C’est pourquoi une adaptation n’est jamais l’autre, Martin Eden fut une adaptation difficile eu égard à la longueur et au foisonnement du roman de Jack London, il m’a fallu dégager quelques thématiques et en laisser d’autres sur le côté. Pour Martin Eden, la principale difficulté fut ainsi de choisir et c’est quelque chose de positif, quoiqu’on en pense, choisir ce n’est pas renoncer, choisir c’est posséder. Pour Trois Fois dès l’Aube, l’adaptation s’est faite plus littérale, le roman est très court, il fait à peu près le même nombre de pages que dans la BD, et mon travail s’est plus porté sur la langue, l’écriture, de Baricco ; je voulais que le rythme et la musicalité de son écriture se retrouvent aussi dans la succession des cases de bande dessinée, faire de sorte que les peintures de Aude fassent échos aux mots de Baricco…

 

Aude, vous avez une manière, peinte, de faire de la bande dessinée, qui m’a souvent poussé vers une lecture plus posée, qui prend son temps. Des auteurs comme Götting, aussi, me font le même effet.

 

Aude : J’aime beaucoup l’univers de Jean-Claude Götting. Cela me fait plaisir que vous preniez le temps à la lecture : un album est tellement long à réaliser et si vite lu… J’imagine qu’une bande dessinée peinte amène à passer plus de temps à la lecture, ayant un aspect plus illustratif, en revanche on y perd peut-être en fluidité de lecture, cela peut aussi être perçu comme quelque chose de négatif selon le point de vue.

 

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Les quelques rares extraits de votre adaptation de Trois fois dès l’aube que j’ai eu l’occasion de voir donnent le sentiment que vous avez opté pour une manière plus nerveuse, plus lâchée qu’à l’ordinaire, de poser vos couleurs. Une raison à ce choix ?

 

Aude :  Pour l’évolution de mon travail ce n’est pas un choix, cela se fait tout seul. Je pratique la méditation depuis que j’ai commencé cet album, qui amène à « lâcher prise », j’imagine que cela se répercute dans ma façon d’aborder une image, j’ai moins une volonté de contrôle sur ce que je fais. Je ressens plus d’ouverture avec cet album qu’avec les précédents.

 

Denis :  Comme je l’ai dit, une partie du travail d’adaptation du texte de Baricco s’est porté sur la musicalité de son écriture, son harmonie. Il est donc logique que c’est aussi cela qui se voit en premier lieu dans les dessins de Aude car ils servent cette narration. Il y a des moments réalistes, froids et durs et d’autres séquences plus fuyantes, plus relâchées. Il y a des rythmes différents. Et il y a également des moments vides et pesants… Il était plus question de surfer sur toutes ces émotions dégagées par le récit que, plus traditionnellement, de les illustrer au sens strict.

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Les images qui illustrent cet article sont copyright Aude Samama, Denis Lapière et les éditions Futuropolis.

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