Et si Frank Pé et Zidrou reprenaient Spirou?

J’apprécie la reprise de Spirou par Yoann et Vehlmann, et je rêve pourtant que Frank Pé et Zidrou reprennent la série-mère. Quelques mots pour expliquer pourquoi.

Je suis avec intérêt le parcours de Yoann et Vehlmann sur la série-mère. J’avais déjà, avant qu’ils ne soient aux commandes de la série, de l’affection pour leurs histoires.

41UvIRByjhL._SX195_Vehlmann, scénariste multi-facettes, et dans l’œuvre duquel plusieurs portes d’entrées sont possibles, avait su me charmer à plusieurs occasions : je pense notamment à son Les diables amoureux et autres films jamais tournés par Méliès (ed.Dargaud), mystérieux, dont la narration tient (très bien) en équilibre sur un fil, sublimé par le dessin fragile, vibrant et sensible de Franz Duchazeau. Je me souviens à ce propos avec une certaine émotion des planches de Duchazeau à une époque où il collaborait régulièrement au journal Spirou, de facture plus classique : son parcours, depuis, est étonnant et admirable. De Vehlmann, j’ai également beaucoup apprécié ses collaborations avec le duo Kerascoët pour des albums à la beauté inquiétante (Jolies ténèbres et Voyage en Satanie). Yoann aussi faisait partie de mes coups de cœur. En particulier sa série Toto l’Ornithorynque (ed.Declourt), proposition étonnante et attachante pour la jeunesse, magnifiquement peinte, affectueuse et facétieuse, maniant avec talent le récit court.Toto-l-ornithorynque-et-l-arbre-magique

Dès le premier épisode de leur reprise de la série-mère Spirou et Fantasio, il était évident que le duo avait ce qu’il faut pour durer. Yoann semblait décidé à être généreux, à ne pas ménager ses efforts, et à placer la barre encore un cran au-dessus de son dessin déjà remarquable. Chaque épisode qui suivra sera la preuve de cet engagement.

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copyright Vehlmann et Yoann, ed.Dupuis

Vehlmann quant à lui plaçait la série sur des rails qui, si elles semblaient avoir besoin de la longueur pour se déployer, avaient le mérite d’être cohérentes et solides.

Je suis de ceux qui ont accueilli l’annonce de la prolongation de leur reprise pour trois nouveaux albums avec enthousiasme, notamment parce qu’il semblait évident que le temps et la longueur leur permettrait de tirer la série vers une identité qui leur était de plus en plus propre.

Il y a chez Vehlmann et Yoann un goût rafraichissant pour la grande aventure. Mention spéciale aussi pour quelques magnifiques couvertures et illustrations annexes de Yoann, peintes de manière flamboyante.

Cet article n’est donc pas une réaction à leur reprise. (Même si je dois avouer une tentation, parfois, de les interroger sur le fait qu’on sente, au détour des pages, qu’ils sont tirés vers un ton plus corrosif et moins lumineux. Et de savoir si c’est le fruit d’une envie de porter la série vers cette direction, ou le sentiment, peut-être un peu étouffé, de se sentir à l’étroit dans cet univers).

Pourtant si l’on adopte un regard plus distancié, il me semblait, depuis un temps, que la série Spirou est face à un problème : le personnage est bien sûr emblématique, il a aussi pour lui, envers et contre tout, un journal qui porte son nom, et qui se porte bien. Mais il me semble que cette notoriété est un peu plus importante que la réelle place que le personnage occupe dans le cœur et l’imaginaire de la nouvelle génération de lecteurs (je serai heureux de me faire contredire sur ce point, donc n’hésitez pas !).

Or voilà. Sans renier mon plaisir face au duo présent, et tout en étant heureux qu’ils poursuivent sur leur lancée, il me semble qu’une évidence (j’allais dire « une solution », mais c’est un peu plus que cela) est née dans la collection parallèle des « Le Spirou de… », avec La lumière de Bornéo, l’album de Frank Pé et Zidrou.le-spirou-de-frank-pe-et-zidrou-la-lumiere-de-borneo

Je ne m’étendrai pas ici sur le contenu du récit : je vous invite à lire l’album, d’autant plus qu’il est ardu de le résumer sans dévoiler certaines surprises. En quelques mots, l’histoire met en scène des animaux, dont un spécimen qui semble porteur d’un véritable appel à l’humanité, dans un monde dans lequel l’urgence écologique se fait sentir. Nous y retrouvons également le très attachant Noé (ce dompteur issu de l’inénarrable Bravo les Brothers, de Franquin), son adolescente de fille qui porte le prénom de fauvette, chapeautée par un Spirou légèrement plus posé mais qui n’a rien perdu de son sens de la révolte positive, ainsi qu’un Conte de Champignac au sommet de sa forme, à la folle énergie communicative.

Mais venons-en au fait : pourquoi cet album me semble être un véritable tremplin sur lequel la série pourrait se poursuivre ?

Les liens affectifs

La nouvelle génération de lecteurs (et spectateurs) est habituée (et ce n’est pas un mal) aux séries télévisées, et, par extension, aux histoires qui se déploient sur la longueur. En d’autres termes : aux personnages évolutifs, aux liens affectifs entre les personnages qui se complexifient au fil des épisodes. C’est cette narration évolutive, plus que le simple retour d’un personnage, qui justifie de nouveaux épisodes d’une série.

À ce niveau-là, Frank Pé ne s’y est pas trompé en faisant appel à Zidrou pour l’épauler sur le scénario de son album. Zidrou est un scénariste qui, lorsqu’il faut raconter des sentiments, des liens affectifs, met le pied dans le plat sans retenu. Il y fonce tête baissée, et avec le sens de la nuance. Il l’a maintes fois prouvé. On se souvient par exemple de son Lydie, album dans lequel la tension affective n’est jamais lâchée, mais c’est le cas d’un bon nombre de ses récits uniques.

Dans le Spirou qu’il signe avec Frank Pé, que ce soient les liens entre Spirou et Fantasio, entre Spirou et la jeune fauvette, de fauvette avec son père, ou le lien amoureux qui lie avec pudeur Spirou et sa prof de peinture, il développe des liens affectifs complexes et sensibles, qui portent en eux le potentiel de la prolongation. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de sentir qu’ils sont faits pour ça. Qu’ils sont pensés pour se prolonger. L’album ne semble pas se refermer sur lui-même : il est un germe planté. Un germe ambitieux en soit, un germe qui est déjà une œuvre, mais un germe pourtant.

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Copyright Frank Pé et Zidrou, ed.Dupuis

Parce que Tome et Janry avaient sans doute raison, mais n’ont peut-être pas choisi la meilleure manière de le prouver.

Couv_2800Lorsqu’à la fin de leur mémorable reprise de Spirou, Tome et Janry proposent, avec Machine qui rêve, un ton et un graphisme plus réaliste, leur intuition n’est sans doute pas mauvaise : un besoin de rendre plus humains des personnages qui ne portaient pas en eux le potentiel d’une véritable entrée dans les années 2000, où toutes les nouvelles séries avaient pour socle un situation affective plus complexe, plus définie (rares sont aujourd’hui les séries aussi ouvertes que Spirou, et dont chaque épisode peut aller dans le sens qu’il souhaite, sans enchainement cohérent sur le long terme), et captaient ainsi les lecteurs par ce biais.

L’album héritait bien entendu du talent sans faille des scénarios millimétrés de Tome, et Janry restait au sommet de sa forme (voilà un des rares dessinateurs de BD que le géant animateur de Disney Glenn Keane cite en référence) : pourtant, Spirou comme Fantasio, dans leurs physionomies, sonnaient un peu faux. Quelque chose de poussif ressortait de leur représentation. Peut-être aussi que le choix d’une histoire sombre pour inaugurer cette évolution, s’il pouvait sembler naturel, n’était pas aussi judicieux que cela : c’était, ajouté au ton et au graphisme, répéter une troisième fois la même intention. Spirou a toujours été une série lumineuse : mêmes les albums de la nuit (prenons pour exemple Luna Fatale) portaient en eux ce plaisir et cette lumière. Il restait dans Machine qui rêve peu de repères auxquelles s’accrocher, et, par conséquent, le sentiment de perdre la série.

Frank Pé et Zidrou semblent faire le même constat : un besoin d’humaniser les personnages. Ils reprennent à leur compte cette proposition d’un graphisme et d’une narration semi-réaliste. Mais les planches de La Lumière de Bornéo, aux antipodes de Machine qui rêve, sont, elles, résolument lumineuses. Cela peut sembler paradoxal pour une histoire qui se déroule dans un futur proche alarmant : pollution, atmosphère apocalyptique de certains quartiers de la ville. Et même si ce message d’éveil passe parfaitement, rien n’y fait : il y a dans le dessin de Frank Pé de la lumière et une beauté qui respire la vie. C’est un dessin positif, pour peu que l’expression ait un sens.

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Copyright Frank Pé et Zidrou, ed.Dupuis

Et puis tout simplement : l’évidence Frank Pé

La virtuosité et la générosité du dessin de Frank n’est pas à démontrer. De Broussaille à Zoo, ses planches ont toujours été des merveilles esthétiques et narratives. Mais au-delà de ça, Frank Pé a constamment suivi son époque : il veut s’adresser aux gens, c’est important pour lui, et le souci a toujours été là, au fil des décennies, de ne pas se déconnecter du lectorat. Le problème s’est souvent posé, notamment concernant Broussaille : on l’a parfois entendu se poser la question générationnelle de la pertinence de reprendre le personnage aujourd’hui et de savoir s’il n’était pas, dans son ADN, daté.

Or force est de constater que son Spirou est contemporain, qu’il n’est jamais daté. S’il porte en lui le classicisme des œuvres qui peuvent être relues, il a également l’énergie et la vitalité d’une proposition d’aujourd’hui, vivante et vibrante.

S’il aurait pu être un repreneur formidable dans les années 90, sans doute dans un registre moins réaliste, il le reste aujourd’hui, dans un ton naturel et assumé des années 2010.

COUVERTURE2.inddPlus que cela : depuis quelques années, Frank Pé donne naturellement à sa carrière une direction qui le pousse à se frotter aux univers des plus grands. Fort de sa longue carrière, il se sent légitime (mais, plus largement, il se sent à la place qu’il souhaite, dans cette phase de sa carrière) dans ce dialogue qu’il instaure avec les classiques qui l’ont bercé et formé. Il n’a pas attendu sa reprise de Spirou pour entamer cette partie de son parcours. On se souvient de ses portraits des héros de l’âge d’or qu’il a proposés dans l’album : Portraits héroïques, puis de sa reprise en deux albums luxueux et flamboyants de la série Little Nemo in Slumberland du géant Winsor McCay. C’est un choix, une voie qui fait sens à ses yeux et dans laquelle il s’engage par envie. Voici des dispositions qui donnent le sentiment que c’est le bon moment pour un run sur Spirou.

Ce qui ressort de son Spirou, est également un respect naturel et non forcé de la série. On lui a donné la liberté de faire son Spirou, à son goût, et de s’écarter de ce qu’on attend d’un album de la série-mère, et il en ressort pourtant, sans forcer, une histoire qui pourrait être le premier d’une reprise officielle.

Cela donne, et c’est bien rare dans les reprises de séries cultes, une histoire sincère, qui n’est pas un commentaire sur la série.

Parce qu’il a dit à demi-mots qu’il l’envisagerait si on le lui propose

La question lui a été posée. Visiblement, il se la pose lui-même. Si les éditions Dupuis lui proposaient la reprise de la série mère ? « Je sais très bien ce que je répondrai », avoue-t-il, en précisant toutefois qu’il réserve sa réponse à l’éditeur, dans l’éventualité où elle serait posée.

Et comme un dernier signe que c’est le bon moment pour lui de s’engager dans une telle aventure, son prochain album, toujours avec Zidrou, sera, parait-il, une nouvelle reprise d’un personnage emblématique de Dupuis.

broussaille3_19012003Frank Pé est capable d’œuvres mythiques, avec un supplément d’âme et qui marquent des générations (Ah, La Nuit du chat…) et quelque chose dans la grande réussite des Lumières de Bornéo donne le sentiment qu’il y a potentiellement des albums mythiques de Spirou à venir si Zidrou et lui ont l’occasion d’y travailler.

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