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Entretien avec Thierry Groensteen

Théoricien, analyste et historien de la bande dessinée, Thierry Groensteen trace depuis de longues décennies son chemin de commentateur avisé du monde du neuvième art. Nous l’avons rencontré il y a quelques jours lors du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême, pour évoquer avec lui trois ouvrages qu’il a publiés ces dernières années aux Impressions Nouvelles : Parole de singe, roman jeunesse, et deux essais autour de la bande dessinée : Un art en expansion et La bande dessinée au tournant.

 

Ralph Doumit : Vous me disiez tout à l’heure qu’il s’agit de votre 38ème festival d’Angoulême. Est-ce un moment que vous attendez, ou, au contraire, toute l’agitation autour de la BD que le festival engendre vous fatigue-t-elle un peu?

 

Thierry Groensteen : C’est un moment que je redoute. Je n’aime pas particulièrement la foule, je trouve ça éreintant. Très frustrant aussi, puisqu’on croise des gens que l’on connait de longue date et on a juste le temps de se serrer la main sans pouvoir prendre le temps de s’asseoir quelque part et de discuter tranquillement. En général cela me stresse beaucoup quand je vois arriver le festival et je n’attends qu’une chose: qu’il soit derrière moi (rire).

 

 

C’est peut-être aussi un week-end propice aux polémiques. Vous préférez peut-être lorsque les réflexions prennent plus de temps, de distance et de recul?

Quelquefois, la polémique a tout de même l’avantage de mettre le doigt sur un problème qui n’avait pas émergé au grand jour jusque-là. Je pense par exemple à la place des femmes dans la bande dessinée. C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps: j’ai écrit des articles sur le sujet dès les années 80, puis, comme éditeur, j’ai créé une collection de bande dessinée d’auteures femmes: Traits féminins. J’étais à peu près le seul à poser le sujet à cette époque-là. Il n’était pas sur la place publique. Maintenant il l’est.

 

 

Lorsque vous aviez lancé cette collection, comment les femmes auteures auxquelles vous avez proposé d’y participer ont-elles réagi? Y’avait-il, de leur part également, une certaine revendication?

 

Mon initiative avait été diversement appréciée. Certaines dessinatrices ont été ravies d’avoir un espace de création, et ont pu faire des choses qui auraient peut-être eu du mal à être publiées ailleurs à cette époque-là. D’autres n’ont pas souhaité être publiées dans cette collection, puisqu’elles y voyaient une forme de ghetto. Elles ne voulaient pas être reconnues en tant que femmes, mais en tant qu’auteur, en faisant abstraction de leur sexe. Aujourd’hui c’est cette position-là qui l’a emporté puisque les femmes se sont clairement radicalisées dans la bande dessinée, et perçoivent très mal tout ce qui peut participer à les ghettoïser. Ce n’était évidemment pas dans cet esprit-là que j’avais créé la collection, bien au contraire.

 

 

Vous avez publié ces dernières années trois ouvrages aux éditions Les Impressions Nouvelles. Un roman pour la jeunesse, Parole de Singe. Puis deux essais autour de la bande dessinée: Un art en Expansion et La bande dessinée au tournant. J’aimerais si vous le voulez bien vous interroger à propos des trois, et commencer par Parole de Singe. Il s’agit d’un roman mettant en scène un gorille ayant acquis des capacités étonnantes. Vous avez parfois dit que l’écriture de fiction vous tente de manière régulière. Vous publiez pourtant peu de fiction. Qu’est-ce qui a fait que ce roman-là ait vu le jour?

 

parole-de-singe-couvsiteLorsque j’avais douze ans, j’ai commencé à écrire des débuts de roman, et j’ai continué par la suite, sans jamais aller au bout d’aucun. Ils étaient très largement inspirés de mes lectures de l’époque. Mais je me suis depuis longtemps projeté dans la figure du romancier. J’ai toujours eu un lien avec l’écriture, depuis mon plus jeune âge ; je pensais que j’écrirais des romans, et non pas des essais sur la bande dessinée. Mais l’enchaînement des circonstances, le hasard des sollicitations, ont fait que j’ai écrit un premier livre sur la bande dessinée, puis on m’ a proposé d’en écrire d’autres, et je me suis petit à petit spécialisé là-dedans. Mes ambitions littéraires sont donc passées peu à peu au second plan. Mais je me suis toujours dit: « Il viendra un moment où je me donnerai le temps d’écrire les romans que je porte en moi. »

Je pense que plus le temps a passé, plus j’ai commencé à douter de mes capacités à m’exprimer dans le champ littéraire. J’ai trop longtemps différé le passage à l’acte. Le fait de ne pas avoir franchi le pas plus tôt était, à mes propres yeux, la preuve que je reculais devant l’obstacle, donc que, dans le fond, je n’étais peut-être pas fait pour ça.

Il y a un grand roman auquel je pense depuis longtemps, et pour lequel j’ai accumulé beaucoup de notes. J’espère l’écrire un jour, mais pour cela, il faut que je dégage une plage de temps. Dans cinq ans, je serai à la retraite, peut-être que ce sera le bon moment. En attendant, je me suis dit que ce serait tout de même plus facile de me faire la main sur un projet de moindre ambition. Je n’avais pas particulièrement envie d’écrire un roman pour la jeunesse, à ceci près que j’ai deux enfants, et que mon fils était adolescent au moment où le livre est sorti, donc il était un peu dans le cœur de cible et je pensais à lui comme lecteur potentiel. Mais c’est surtout l’histoire qui m’a porté : lorsque l’idée m’en est venue, je me suis dit qu’un tel récit devait être traité sous la forme d’un roman pour la jeunesse, que cce serait sa forme la plus adéquate. Ça ne m’a pas paru très intimidant, je savais que je pourrais écrire un roman pour la jeunesse, avec des péripéties, avec une écriture assez simple, sans trop de difficulté. Ce fut le cas, puisque je l’ai écrit en y travaillant tous les matins entre 7h et 8h, avant de commencer ma journée de travail.

 

 

Lorsqu’on est comme vous habitué à écrire des essais, y a-t-il beaucoup de questionnement quant au style et au ton, au moment d’attaquer l’écriture d’une fiction?

 

Oui, justement, il y a de vraies questions. En tant qu’essayiste, j’ai développé une écriture qui vise avant tout la clarté et la précision. Je sais qu’on m’a parfois reproché d’être complexe, mais je n’ai pas l’impression d’avoir une langue compliquée. Sauf peut-être un peu dans Système de la bande dessinée, parce qu’il s’agit de sémiologie. Mais c’est effectivement une langue entièrement au service de la pensée. Alors que dans la littérature, la langue est au service d’une ambition narrative mais également au service d’elle-même. Il faut qu’elle ait de la chair et des qualités qu’on n’attend pas forcément d’un essai. Cette langue-là, je l’ai complètement refoulée depuis quarante ans, et elle ne m’est donc plus naturelle. Il a donc fallu renouer avec une langue qui n’est pas celle que j’utilise habituellement.

 

 

Mais l’écriture de ce roman est-elle restée malgré tout un plaisir?

 

Un grand plaisir, oui. J’étais très content de l’avoir fait, et j’ai d’ailleurs écrit depuis un second roman. Encore un exercice de style, puisqu’il s’agit cette fois d’un roman policier, qui s’intitulera La fin de Babylone et qui sortira au mois d’août de cette année. Je suis également en train d’écrire un scénario de bande dessinée, mais je ne sais pas encore qui le dessinera. Je continue donc à toucher à la fiction et j’ai d’autres projets dans ce sens pour le futur.

 

 

Une chose qui m’a interpellé en lisant Parole de singe: l’un des personnages principaux, auteur de bande dessinée, raconte son parcours. Ses premiers travaux concernaient une rubrique écologique dans une revue avant de réaliser des albums de bande dessinée tournant autour de la nature et des animaux. On ne peut pas s’empêcher de penser à Frank Pé.

 

J’ai clairement pensé à lui, en effet.

 

 

Ce qui est frappant, est que le Spirou qu’il a réalisé avec Zidrou rappelle beaucoup, dans une certaine mesure, le récit de Parole de singe. Comme dans votre roman, un gorille développe des capacités d’expression.

 

Vous me l’apprenez et je vous avoue que j’en suis un petit peu éberlué. Je n’ai pas encore lu l’album et j’ignorais qu’il y avait dans l’histoire un gorille qui parle.

 

 

Pour être plus précis, le gorille du Spirou de Frank Pé et Zidrou ne parle pas, mais développe des dons de peintre. Il réalise des toiles qui ont un grand succès en galerie.

 

C’est assez troublant. Car il se trouve qu’en ce qui concerne mon roman, je n’ai pas tout de suite réussi à trouver d’éditeur. Avant de le proposer aux Impressions Nouvelles, je l’ai proposé à quelques éditeurs jeunesse. Certains m’en ont fait de grands compliments, mais pour des raisons diverses il ne s’agissait jamais exactement de ce qu’ils cherchaient. À un moment donné, un peu découragé, je me suis dit que cette histoire pouvait devenir une bande dessinée. Et le seul dessinateur à qui je l’ai proposé est Frank Pé. Il a donc lu mon manuscrit quelques années avant de faire cet album de Spirou. Lui en est-il resté des choses?

 

 

À la lecture de Parole de Singe, on sent chez vous une affection particulière pour le personnage d’Hélène, conservatrice du refuge pour gorilles.

 

Mon affection particulière est pour les animaux. J’ai toujours adoré les animaux. Ce n’est pas un hasard si ma fille est devenue vétérinaire ! J’habite à la campagne et des chevreuils viennent quasiment tous les jours dans mon jardin. Cette histoire de gorille participe avant tout de ça. Mais le personnage d’Hélène est sûrement pour moi le personnage principal du roman.

 

 

Même si dans la structure du récit, l’histoire est amenée par Régis, l’auteur de bande dessinée.

 

Il est le candide qui découvre l’existence de ce refuge pour gorilles orphelins. Ça me permettait d’introduire ce lieu très particulier, d’en expliquer le bu et le fonctionnement à travers les yeux d’un personnage qui découvrait tout au même moment que le lecteur. Il servait essentiellement à ça.

 

 

Passons maintenant à votre essai Un art en expansion. Vous avez choisi de présenter et d’analyser la portée de dix œuvres de bande dessinée majeures des dernières décennies. Lorsqu’on baigne depuis longtemps dans le monde de la bande dessinée de manière pointue, y a-t-il encore une frontière claire entre les goûts personnels et l’appréciation objective d’une œuvre?

 

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Dans les dix œuvres, il y en a avec lesquelles je me sens plus en sympathie que d’autres. Certaines sont des lectures de chevet, d’autres non. J’ai donc effectivement pondéré différents critères. De toutes manières, se limiter à dix était très compliqué. La liste de celles qui auraient pu figurer dans le livre est très longue. Il y a évidemment des auteurs qui me sont très chers, comme Emmanuel Guibert, Edmond Baudoin et beaucoup d’autres, qui n’y sont pas. Ce n’est en aucun cas un palmarès. Je n’ai nullement dit: « Ce sont les dix meilleurs livres de ces dernières décennies ». J’ai par contre choisi des livres qui me semblaient différents les uns des autres, pour pouvoir à chaque fois poser une nouvelle problématique, et montrer à travers cette sélection comment la bande dessinée n’avait pas cessé de se diversifier et d’approfondir certaines potentialités de son langage. Ce sont des œuvres qui, je pense, vont rester dans l’histoire comme des jalons importants de cette évolution. Il y avait également un autre critère. J’avais, pour certaines de ces œuvres, déjà eu l’occasion d’écrire des articles, tout en n’ayant pas le sentiment d’être allé au bout de ce que j’aurais voulu en dire. Pour d’autres, il y avait la frustration de n’avoir jamais eu l’opportunité de rien écrire à propos d’elles. C’était l’occasion de le faire. Je n’avais par exemple jamais écrit une ligne sur L’Ascension du haut mal.

 

 

Lorsque vous écrivez ce genre de livre, la réception de vos textes par les auteurs des albums dont vous parlez vous importe-t-elle? Est-elle dans votre tête au moment d’écrire?

 

Elle n’est dans ma tête qu’à partir du moment où je connais personnellement l’auteur. Certains auteurs que j’aborde ne sont plus parmi nous. Moebius ou Pratt nous ont quittés. Mais je connais effectivement bien David B, Dominique Goblet, Jens Harder aussi puisque je suis son éditeur… Et leur lecture m’importe, évidemment. Je leur ai d’ailleurs donné mes textes en première lecture. David B et Dominique Goblet ont lu leurs chapitres avant que le livre ne soit publié, pour m’assurer d’une part qu’il n’y avait pas d’erreur factuelle, et d’autre part pour me donner leur sentiment. Mais je pense aussi qu’il faut garder une certaine liberté de pensée. Une fois que l’œuvre est livrée au public, elle n’appartient plus à l’auteur, et chacun est libre d’en faire la lecture qu’il souhaite.

À propos de Watchmen, qui fait partie du livre, je me souviens d’avoir donné au festival d’Angoulême une conférence à l’occasion de la première édition française, aux éditions Zenda. À ma grande surprise, Alan Moore et Dave Gibbons étaient venus y assister. Je n’étais pas prévenu, mais je les ai vus au premier rang. C’était un peu intimidant. Evidemment, je parlais en français et une personne leur traduisait au fur et à mesure ce que je disais. C’était assez laborieux et j’ai d’ailleurs l’impression que ce n’était pas très bien traduit. Toujours est-il que lorsque j’ai terminé, une personne a levé la main dans la salle et a posé une question: « Je voudrais demander à M. Alan Moore s’il est d’accord avec tout ce qui vient d’être dit ». Alan Moore a répondu: (imitant la voix d’Alan Moore) « I agree with half of it », sans développer. Et depuis lors, je m’interroge toujours pour savoir avec quoi il était d’accord et avec quoi il ne l’était pas (rire).

 

 

Venons-en au second essai: La bande dessinée au tournant. Vous y évoquez la crise que subit actuellement le monde de la bande dessinée, en prenant tour à tour différents points de vue.

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Ce n’était pas mon intention d’écrire un livre sur la crise. Je voulais reprendre les sujets que j’avais déjà abordés il y a dix ans dans Un objet culturel non identifié et voir ce qui, en dix ans, avait bougé sur ces questions. Cela permettait de mesurer l’évolution du champ de la ban41mst8zwkml-_sx341_bo1204203200_de dessinée, mais surtout de sa réception, de son statut culturel, etc… Puis la crise s’est invitée là-dedans, entre autres parce que je fais partie du comité qui pilote les études des États Généraux de la Bande Dessinée et que c’est un sujet dont nous avons longuement débattu ces derniers temps. La situation économique des auteurs était une question absente d’Un objet culturel non identifié, elle n’était pas sur la place publique à ce moment-là. Il m’a semblé que je ne pouvais pas ne pas l’aborder cette fois-ci.

 

 

Sentez-vous que la diversité actuelle de la bande dessinée, tant au niveau des thématiques que des formats, des approches, fera bientôt que la rédaction d’un livre comme le vôtre deviendra impossible, tant englober un champ aussi large dans une seule réflexion sera vain? Il est difficile par exemple d’imaginer un ouvrage comme La bande dessinée au tournant à propos du monde de la littérature.

 

Je ne suis pas d’accord avec vous, puisque je n’ai pas cherché à brosser un panorama de la création, un panorama exhaustif de toutes les tendances, de tous les genres, les styles, les ambitions qui se donnent carrière dans la bande dessinée, ce qui devient effectivement très compliqué tant la bande dessinée est désormais diverse et multiple. J’ai seulement essayé de prendre quelques grandes questions et de problématiser la situation de la bande dessinée aujourd’hui. Je pense qu’il est possible aussi de problématiser la situation de la littérature ou du cinéma aujourd’hui, de la même manière, sans entrer dans le labyrinthe de la production contemporaine. C’est une autre démarche.

Mais justement, au moment où je vous parle, je travaille sur la conception d’une exposition qui sera présentée dans le cadre de la Foire du Livre de Francfort en octobre, puisque la France y est l’invitée d’honneur cette année. On m’a passé commande d’une exposition de trois cent mètres carrés sur les tendances actuelles de la bande dessinée d’expression française. Là, précisément, on me demande de brosser un panorama. C’est une mission impossible, je m’en rends compte de plus en plus, et trois cent mètres carrés semblent bien peu. Il en faudrait au moins mille. Je suis obligé de faire des choix et des impasses. C’est très compliqué, sans compter que je ferai évidement des mécontents.

 

 

Sentez-vous que la situation de crise modifie la manière dont les auteurs travaillent?

 

Pour la plupart d’entre eux, je dirais non. Mais pour certains, la paupérisation du métier fait qu’ils vont à un dessin plus rapide et donc à une production plus abondante. Il est sûr que lorsqu’on doit faire un roman graphique de 200 ou 300 planches, pour lequel on ne touche qu’une avance de quelques milliers d’euros, y passer deux ou trois ans ne peut en aucun cas être viable, économiquement parlant. Il n’y a pas d’équation financière qui permet de financer ça. Par contre, si on dessine deux pages par jour sur son blog et qu’on en publie deux recueils par an, c’est un peu différent. On est dans une autre économie. Une économie de la rapidité. Pour les auteurs n’ayant pas de très forts tirages ou une grande notoriété, la tentation d’aller vers cela est aujourd’hui assez naturelle. Ce n’est pas un hasard si l’on voit se diffuser ce qu’on appelle parfois le fast drawing. Certaines thématiques s’y prêtent, notamment ce qui relève de l’intime. Mais pourra-t-on encore longtemps faire de la bande dessinée d’aventure classique? Est-ce que ça restera, économiquement parlant, possible? C’est une question qui se pose aujourd’hui.

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