Interview de Rafael Morales – Partie 3/3: Hotep et archéologie

Vous pouvez retrouver les deux premières parties de cette interview revenant sur le parcours de Rafael Morales aux adresses suivantes:

Partie 1: Les débuts:

https://lesiffleur.org/2016/09/28/interview-de-rafael-morales-partie-13/

 

Partie 2: Les albums d’Alix
https://lesiffleur.org/2016/10/14/interview-de-rafael-morales-partie-23-les-albums-dalix/

 

Vous arrêtez de collaborer à Alix en 2005. Le premier tome de votre série Hotep parait en 2007. Hotep trainait-il déjà dans vos tiroirs pendant la période Alix ? Le contact s’est-t-il rapidement établi avec les éditions Glénat ?

 

Quand j’ai arrêté Alix en 2005, j’avais déjà très envie de créer ma propre série et je savais qu’elle serait historique et qu’elle se passerait en Egypte. La fin de ma collaboration a précipité les choses mais je prenais des notes pour Hotep depuis au moins 2004. Je pensais réellement faire un Alix de plus ayant pour cadre Alexandrie et le Phare, Jacques me l’avait promis, et je m’étais donc documenté sur cette ville à l’époque romaine. Mais le déclic pour créer Hotep est venu d’une rencontre lors d’un festival du livre historique à Blois. Nous étions, Jacques et moi, en train de dédicacer nos albums, lorsqu’un monsieur que j’avais déjà vu à la télévision est venu nous faire dédicacer un album d’Ô Alexandrie. Il s’agissait de Jean-Yves Empereur, qui dirigeait des fouilles à Alexandrie, notamment des fouilles sous-marines près du fort Qayt Bey, site supposé du Phare d’Alexandrie. Je connaissais ses travaux, notamment de par une magnifique exposition, « La Gloire d’Alexandrie », son superbe catalogue, et par les émissions  qui avaient été diffusées sur les trouvailles spectaculaires des colosses royaux et de la porte du Phare. La conversation était engagée, et il nous a invités à venir écouter sa conférence donnée l’après-midi même. J’étais très enthousiaste à cette perspective, mais Jacques de me dire « Pas question, on doit dédicacer ! ». Par chance, Jean-Yves Empereur logeait dans le même hôtel que nous et nous avons pu dîner ensemble le soir et parler d’Alexandre, de son tombeau et de sa ville si fascinante et mystérieuse. À ce moment-là, je savais que j’allais faire tôt ou tard une BD sur l’Egypte, mais j’hésitais entre les périodes, beaucoup m’intéressaient : l’Ancien Empire et ses pyramides, le Moyen Empire, un des âges d’or de l’Egypte, le Nouvel Empire et ses célèbres pharaons comme Ramsès II ou Akhénaton, la basse-époque, ses invasions ou la période nubienne et ses pharaons noirs… Bref que l’embarras du choix, chaque époque étant intéressante à divers titres. Il n’y a guère que l’époque romaine que je souhaitais éviter pour ne pas être trop proche d’Alix.

 

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La couverture du tome 1, Le scribe de Karnak, suffit à poser le contexte de la série : des soldats grecs escortent une famille égyptienne contrainte de les suivre, tandis qu’un autre soldat introduit des habitants grecs dans le pays. Vous choisissez de situer l’action de votre série dans une Egypte en déclin, dirigée par les successeurs d’Alexandre le Grand. Avez-vous beaucoup hésité entre cette période complexe et l’époque où l’Egypte des pharaons était à son apogée ?

 

Je cherchais une période un peu inédite. Les grandes époques ou les grands noms avaient déjà été l’objet de tant de romans, je ne me voyais pas créer mon personnage à l’époque de Toutankhamon ou traiter de la malédiction d’une momie, je voulais quelque chose de plus original. Le début de la période ptolémaïque me paraissait particulièrement intéressant, avec la construction de la ville d’Alexandrie, le partage de l’empire d’Alexandre le Grand, l’arrivée des Grecs en Egypte, mais vue d’un angle égyptien. Cela permettait des confrontations, un choc de cultures intéressant à explorer. Je voulais situer le point de départ à Karnak, un de mes lieux de prédilection en Egypte, et notre discussion avec Jean-Yves Empereur a fait pencher la balance de ce côté-là. J’avais envie de montrer le tombeau d’Alexandre, ce que j’ai dessiné au début du tome 3 à paraître. J’avais aussi lu pas mal de livres sur Alexandre et sur les diadoques, ses successeurs, qui se disputaient le colossal héritage du conquérant. Une époque bien agitée, complexe, et somme toute assez peu connue du grand public; bref, un contexte original et intéressant. Il me restait à trouver un personnage qui soit lui aussi original et attachant. J’ai choisi un prêtre car à cette époque-là le vrai pouvoir « local » était aux mains du clergé égyptien qui administrait une bonne partie de la vie économique (et religieuse bien entendu) de l’Egypte, sous la direction de l’administration centrale grecque, ce qui n’était pas toujours facile. Deux pays vivaient côte à côte, sans presque se mélanger. Les Grecs à Alexandrie et dans quelques villes du Nord, ouverts sur le monde méditerranéen, et les Egyptiens dans le pays lui-même, qui était exploité comme une immense propriété par les pharaons macédoniens. Une civilisation plusieurs fois millénaire en déclin, oui, confrontée à des envahisseurs qui, avant les Romains, avaient inventé une sorte de mondialisation, déjà ! On peut donc traiter de pas mal de thèmes actuels dans cette BD !

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Dès la première page (et cela se confirmera par la suite), vous installez votre manière. Vous adoptez des effets narratifs qui différencient clairement Hotep d’Alix. Notamment un usage plus marqué des ellipses : je pense par exemple à cette case muette, dans laquelle Hotep se lave, et qui laisse la mort de son père survenir sans la montrer. En termes de narration, aviez-vous une idée claire du pas de côté que vous souhaitiez opérer par rapport aux albums d’Alix ?

 

Oui, je voulais utiliser davantage d’ellipses, jouer avec le lecteur qui a une culture de la lecture de BD. Je voulais clairement m’éloigner du style de narration d’Alix, en effet, même si le style de dessin reste proche de l’héritage Martin et que le style reste classique et historique, j’ai essayé de le faire à ma façon. Souvent je pense que l’image parle d’elle-même ; et si l’information ne suffit pas, j’ajoute du texte. Le texte est pour moi très important également, j’y consacre beaucoup de temps et essaye d’y apporter beaucoup de soin. Ecrire ces scénarii m’a d’ailleurs donné l’envie d’écrire des romans, j’ai plusieurs idées de départ, que ce soit pour la suite de Hotep, ou pour d’autres univers totalement différents. J’aimerais bien m’y lancer un jour.

 

 

Pour un lecteur habitué, il semble évident que vous apportez également un ton nouveau, qui mêle la grande aventure à une dimension plus affective. Les personnages sont ancrés dans un quotidien (familial, professionnel, religieux) et les personnages féminins sont présentés avec une bienveillance qui contraste avec le rôle souvent manipulateur et intriguant qui leur était accordé dans les derniers albums d’Alix écrits par Jacques Martin.

 

cccCe sont des personnages ordinaires qui sont confrontés à des épreuves et des aventures qui risquent de les détruire. Hotep n’est pas un héros au sens classique du terme, il est emporté dans un tourbillon et fait de son mieux pour s’en sortir, tout en commettant des erreurs et en devant parfois composer avec une réalité hostile et difficile. Il est loin d’être parfait, c’est ce qui le différencie d’un Alix ou d’un Tintin. Il se pose des questions, il souffre, et il est parfois désespéré, mais il se bat pour les siens. J’ai voulu en faire quelqu’un d’humain. Il a une famille, il est prêtre d’Amon-Rê à Karnak. J’ai voulu en effet l’inscrire dans une réalité quotidienne, mais les circonstances vont l’entraîner dans des aventures qu’il aurait préféré éviter, c’est ça que je trouvais intéressant. Jacques Martin prétendait qu’on ne pouvait pas faire un héros d’un père de famille, qui laisserait Madame et les enfants à la maison. J’ai peut-être voulu prendre le contrepied de ce cliché, inconsciemment ! L’enjeu du premier tome est justement de sauver sa famille, je trouve que ça constitue une intrigue au contraire intéressante. Chaque auteur se raconte un peu dans ses histoires, et Hotep ne fait pas exception! J’ai certainement une toute autre approche des femmes dans la BD que Jacques Martin, peut-être aussi par la différence de génération.

 

 

Quel était la nature de vos liens avec les éditions Glénat durant la réalisation des albums d’Hotep ? Vous remerciez notamment Walter Goossens au début de chacun.

 

Walter, dessinateur du Scrameustache, par ailleurs, sous le pseudo de Walt, a dirigé pendant un temps une collection qui s’appelait Paris-Bruxelles, et c’est lui qui m’a fait venir chez Glénat pour y développer Hotep… qui a finalement été publié dans la collection Vécu. J’ai été très heureux de cette collaboration. Je termine le Hotep 3, avec énormément de retard, ayant pris un autre travail (comme salarié) après le tome 2, n’ayant aucune garantie quant à la poursuite de la série. Mais je suis très reconnaissant à Walter et à Glénat d’avoir pu réaliser ce vieux rêve de faire ma propre BD et de m’avoir fait confiance. Maintenant, je m’efforce de soigner le tome 3 qui sera certainement le dernier, en tout cas avant un moment. Mais une boucle sera bouclée dans le récit.

 

 

aaaLe tome 1, rythmé, minutieusement charpenté (les évènements s’enchevêtrent, se croisent et se retrouvent), semble installer les bases de la série : notamment les valeurs d’ouverture défendues par Hotep, qui doit jouer entre la fidélité de son peuple et ses liens avec les grecs. Les fondations de la série étant placées, les dés jetés, quel était votre état d’esprit à la parution de ce premier volume ?

 

Je me suis beaucoup interrogé sur l’attitude de Hotep, jusqu’où devait-il aller dans ses relations avec les Grecs, quelle était son identité ? Il descend des pharaons noirs, un titre que j’avais prévu devait d’ailleurs se passer à Méroé, où il partait à la quête de ses origines. Dans le tome 1, Hotep est confronté à des choix, des dilemmes, et il n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. Il essaye de rester réaliste, de protéger non seulement sa famille, mais aussi la population de Thèbes que les Grecs mettent en coupe réglée, mais s’il résiste trop fortement, d’autres en payeront le prix. Sa situation n’est pas simple et il essaye de s’en sortir en tenant compte des réalités. Certains journalistes l’ont traité de collabo, je crois que c’est un peu réducteur ! Comme il n’a pas de potion magique, il est difficile pour lui de casser la figure à tous les méchants Grecs qui arrivent dans sa vbbbille ! Et la situation n’était pas si simpliste, les Grecs avaient chassé d’autres envahisseurs d’Egypte, les Perses et la « nation » égyptienne était déjà un lointain souvenir à cette époque-là. Ce que voulaient les prêtres comme Hotep, d’après tout ce que j’ai pu lire, était de sauvegarder ce qui pouvait l’être, la culture, qui était essentiellement religieuse, en bâtissant des temples couvert de textes qui conserveraient ce savoir et ces croyances. Hotep s’inscrit dans cette perspective, sans pour autant être un intégriste religieux. Il aime son pays et il veut restaurer Maât, la justice et l’équilibre, notion centrale dans la religion égyptienne. Cela me parle, en ces temps où les extrémismes se réveillent.

 

 

 

On sent une certaine décontraction dans le second tome : notamment au niveau des dialogues. On devine une intention de les rendre plus naturels, moins formels, plus « parlés ». Quelle forme prennent vos scénarios et commencent-ils par l’écriture d’une suite dialoguée ?

 

Je commence par faire un script général de l’intrigue, avec les idées de départ, puis je crée les personnages principaux et secondaires, pour ensuite découper l’histoire en séquences. J’essaye que les dialogues soient naturels et faciles à lire, les récitatifs ayant parfois beaucoup d’informations plus historiques. J’ai aussi essayé d’introduire un peu d’humour ou de légèreté, comme avec le personnage de Paphos, qui apparaît de prime abord comme un simple d’esprit mais qui en réalité est bien plus complexe. Cette liberté de ton dans la création me plaît bien, ça me manquait dans Alix, c’est certain. Le seul côté frustrant est le format de 46 planches, c’est parfois un peu court, j’ai dû abandonner quelques scènes qui me tenaient à cœur, mais cette contrainte oblige à garder une concision et un rythme au récit, ce qui n’est pas plus mal.

 

 

Ce tome 2, La gloire d’Alexandre, confirme que la série semble pensée pour le long terme. Des personnages récurrents, des intrigues qui se répondent d’albums en albums (plutôt que des aventures strictement individuelles), une complexification progressive des rapports entre les personnages. Aviez-vous alors élaboré la charpente de plusieurs tomes ?

 

9782723461771_1_75_2Je voulais construire la série comme un tout, je voulais la développer sur plusieurs tomes, en faire une vraie série sur le long terme, mais je souhaitais aussi qu’un album puisse se lire individuellement. On ne sait jamais comment ça évoluera au niveau des ventes et de la suite d’une série, quand on crée un nouveau personnage, je voulais donc que l’intrigue se termine à chaque tome. Le tome 2 a une fin plus ouverte, mais l’intrigue principale de l’album, la quête de la momie d’Alexandre le Grand volée à Memphis, trouve une conclusion à la fin du tome. Mais en effet, le tome 3 commence là où se termine le 2, et une partie de l’intrigue continue en effet, et le début du 3 est la suite logique du 2, mais une nouvelle histoire commence également, une expédition vers le Liban pour aller chercher des cèdres destinés à achever le temple de Karnak. J’avais aussi prévu de démarrer une intrigue concernant les enfants d’Hotep qui étudient à Alexandrie dans le tome 4, qui s’intitulerait « le voleur d’âmes », mais j’y ai renoncé, de façon à conclure une sorte de cycle à la fin du tome 3, en attendant de voir si je réalise un jour un tome 4. Mais oui, j’ai déjà plusieurs idées pour continuer la série, je n’aurai malheureusement pas le temps de réaliser ces albums dans un futur raisonnablement proche. On verra.

 

 

Si toutes les conditions étaient réunies pour poursuivre l’aventure sereinement, prendriez-vous plaisir aujourd’hui à vous consacrer aux aventures d’Hotep ?

 

Dans un monde idéal, oui, je continuerais certainement Hotep, j’en ai très envie, bien que par ailleurs je ne lise quasiment plus de BD et que j’aie aussi d’autres centres d’intérêt, comme l’égyptologie, ou la musique.

 

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Crayonné. Extrait de Hotep 3. À paraître.

 

Dans quel contexte la réalisation du tome 3 s’est-elle tant prolongée ? Quel est aujourd’hui votre rapport à Hotep ?

 

J’ai été confronté à des difficultés d’ordre personnel, mon épouse a notamment été gravement malade (elle va bien aujourd’hui, par bonheur) et la perspective de mon avenir professionnel dans la BD pour subvenir aux besoins de ma famille s’est posée à un moment donné. Hotep ne se vendant pas suffisamment pour pérenniser la série, je devais trouver une autre solution. J’ai donc fait mon CV et cherché un emploi, tous azimut, sans trop savoir vers quoi aller, et combien de temps ça prendrait, mais rapidement, en septembre 2010, j’ai eu l’opportunité d’entrer pour un intérim de deux mois dans une société importante, SWIFT, qui s’occupe de télécom interbancaires; pour porter du courrier et faire de la logistique, rien à voir avec la BD donc. Des managers m’ont donné ma chance et j’ai fini par me faire une place dans cette société, je suis donc resté et j’y travaille aujourd’hui en gestion de ressources humaines. J’ai eu la chance de travailler dans des équipes super, avec des gens de qualité et dans un environnement stimulant et international. Une autre vie a commencé pour moi. Au-delà de l’aspect matériel, j’ai vraiment trouvé ma place là-bas et j’y suis très bien, d’autres challenges ont remplacé ceux de la BD.

 

 

Lors de la réalisation des albums d’Hotep, continuiez-vous à fréquenter des auteurs du monde de la bande dessinée ? De l’équipe qui tournait autour de Jacques Martin ? Jacques Martin lui-même ?

 

Jacques m’en a voulu d’avoir créé Hotep, je l’ai déjà raconté, c’est dommage, mais la vie est ainsi. Nous nous sommes réconciliés peu avant sa mort… que j’ai apprise alors que j’étais en mission en Egypte. J’ai des amis dans le milieu de la BD bien sûr. Je ne fréquente pas, ou très peu la nouvelle équipe qui change d’ailleurs assez régulièrement. J’ai de très bons rapports avec certains d’entre eux, comme par exemple Christophe Alvès, avec qui j’avais monté un projet de BD (qui n’a pas été retenu malheureusement) qui s’intitulait « les Chevaux de Bolivar », une saga en 3 tomes qui se déroulait entre l’Espagne du XIXe siècle et la révolution sud-américaine de Simon Bolivar. Un sujet original, trop peut-être. Le scénario existe, il y a même des planches. Là aussi j’ai envie de le transformer en roman un jour…

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Une planche du projet inédit Les Chevaux de Bolivar (Scénario: Rafael Morales – Dessin: Christophe Alvès)

J’ai également participé à la refonte des « Voyages d’Alix » sur l’Egypte, et nous y avons intégré le tome 4, réalisé avec mon ami Leonardo Palmisano. J’ai donc gardé des contacts dans le monde de la BD, oui, et je participe encore à l’un ou l’autre festival de BD. J’espère en refaire un peu plus lorsque le Hotep 3 finira par sortir (j’en suis à la planche 36 et les 10 dernières sont déjà bien commencées, mais je prends mon temps pour bien soigner les dessins). Je n’en ai pas encore tout-à-fait fini avec la BD !

 

Vous accompagnez depuis quelques temps, en tant que dessinateur, l’équipe d’Archéologie de l’Université de Bruxelles sur des fouilles en Egypte. Comment le contact s’est-il fait ?

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Rafael Morales: À Thèbes-Ouest, devant les ruines d’une pyramide de brique crue similaire à celle que vous avons découverte a Cheikh Abd El Qurna, avec à l’arrière plan la montagne thébaine.

 

 

C’est l’archéologue Laurent Bavay, de l’ULB, qui m’a contacté en 2009 pour venir présenter mon travail à ses étudiants en égyptologie. Il m’a ensuite demandé de participer à la mission archéologique qu’il dirige sur la rive gauche de Thèbes (à Louqsor, dans le sud de l’Egypte), dans la « Vallée des Nobles » qui est toute proche du temple d’Hatchepsout, des colosses de Memnon et de la Vallée des Rois. Je m’y suis rendu plusieurs fois depuis janvier 2010, comme dessinateur.

 

 

Quel est votre rôle plus précisément et à quoi ressemble votre quotidien lors de ces fouilles ?

 

Mon rôle est de dessiner, non pas les objets, mais les éléments architecturaux découverts, et de travailler aux restitutions ou évocations des monuments. Nous travaillons dans plusieurs tombes du Nouvel Empire, dont certaines ont par exemple été réutilisés à l’époque chrétienne par des moines coptes qui y  vivaient et y travaillaient. J’ai par exemple dessiné, tenté de restituer l’aspect que le site avait à cette époque-là, comment vivaient ces moines, ce qu’ils y faisaient, par exemple leur activité de scribe ou de tisserand. C’est passionnant et très difficile à la fois, mais c’est une aventure merveilleuse, un échange avec des spécialistes dans divers domaines, comme des architectes, des spécialistes des textes, de l’art, des archéo-botanistes, même des médecins légistes qui analysent les momies découvertes. J’ai par exemple beaucoup travaillé avec une architecte à la restitution graphique d’une pyramide d’un vizir de Ramsès II que nous avons découverte lors des fouilles.

Lorsque je suis sur place avec l’équipe, en général pour deux bonnes semaines, je me rends avec eux tôt le matin sur le chantier, et je dessine, assis dans le sable ou sur une chaise, profitant d’observer tous les détails sur le terrain, et ayant tous les spécialistes autour de moi pour poser les questions et valider ou non mes idées. Les journées sont bien remplies et passionnantes, j’assiste à la fouille proprement dite des tombes, et je donne souvent un coup de main pour l’une ou l’autre tâche. J’ai par exemple aussi photographié des objets découverts sur un banc photo de notre fabrication. Les journées sont très denses et toujours passionnantes, je visite aussi des sites après les heures de chantier pour repérer des détails. Le soir, nous échangeons souvent sur les découvertes du jour, testons des hypothèses et cela permet d’envisager le travail du lendemain et des jours suivants. Ainsi j’ai pu réaliser des séries de dessins de l’état actuel du site, et, sous le même angle, de restituer les volumes et la structure de notre pyramide, des tombes et du paysage, avec les temples, des personnages, etc… J’ai même bénéficié des lumières d’un géologue qui m’a permis de mieux comprendre le contexte naturel de la vallée du Nil et du site sur lequel nous travaillons ; je me répète, désolé, mais c’est passionnant ! Et en plus c’est une très belle aventure humaine.

 

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Rafael Morales: Évocation de la pyramide du vizir de Ramsès II Khay, découverte en 2012-2013 par la mission archéologique belge dans la Nécropole Thébaine. La pyramide a été construite dans la cour d’une tombe plus ancienne. Au fond, on aperçoit le Ramesséum, temple des Millions d’Années de Ramsès II. Copyright MANT 2013.

 

Vous m’aviez confié que cette activité vous enthousiasmait aujourd’hui peut-être plus que la réalisation d’albums de bande dessinée.

 

En effet, une fois le Hotep 3 terminé, j’espère pouvoir y consacrer encore davantage de temps, et peut-être collaborer à un ouvrage sur nos recherches. J’ai aussi un projet « égyptologique » avec un autre ami égyptologue, mon professeur de hiéroglyphes, Claude Obsomer, quelque chose mêlant la BD et l’illustration, mais cela doit encore mûrir, c’est pour l’avenir.

 

 

Plus tôt dans l’entretien, vous évoquiez à plusieurs reprises l’auteur de bande dessinée suisse Cosey. Qu’aimez-vous dans son dessin et dans ses histoires ? Vous parliez, en l’évoquant, d’une envie, parfois, d’adopter un style différent, que vous qualifiez de « graphique ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

J’aime son graphisme, à la fois simple, efficace, et si personnel. Il a un talent fou que j’admire beaucoup. Ses histoires aussi en font pour moi un auteur à part dans la BD, qui a un vrai univers personnel. J’aime aussi ses couleurs et les ambiances qu’il rend, la montagne. Je connais un peu moins ses travaux plus récents malheureusement. Le côté graphique que j’admire chez lui est une concision dans le trait, un dessin qui va à l’essentiel que j’admire beaucoup. C’est un classique moderne, sans que ces deux termes s’opposent. Je ne crois pas que je serais capable de développer un tel style, je reste marqué par mon héritage, mais j’aimerais parfois tenter d’autres expériences.

 

 

Dessinez-vous toujours beaucoup pour le plaisir aujourd’hui? Si c’est le cas, quelle forme cela prend-il ?

 

Le travail que j’ai chez SWIFT me permet le luxe de ne dessiner que ce qui me plaît ; Hotep est mon enfant de papier, et j’ai beaucoup de plaisir à le faire vivre. Quand j’ai du temps, j’avance mes planches, et quand j’aurai terminé le tome 3, je me consacrerai davantage, comme je l’ai dit, aux travaux égyptologiques, dans le cadre de la mission ULB-ULG (Université Libre de Bruxelles, Université de Liège) ou autre. Je ne dessine pas beaucoup en-dehors de ces projets, car je répète : quand je peux dessiner, c’est à ça que je souhaite dorénavant me consacrer.

 

 

Je vous laisse, si vous le souhaitez, le mot de la fin et je vous remercie infiniment pour toutes ces réponses, généreuses et sincères.

 

Je vous remercie beaucoup, Ralph, pour ces questions qui m’ont permis de faire un point sur mon parcours, et de parfois apporter des éclairages sur des périodes que j’avais déjà commencé à oublier. Et merci pour votre patience, d’avoir si bien lu et analysé les quelques albums que j’ai pu commettre ! Cela m’a fait réaliser que j’ai envie encore de faire plein de choses, peut-être pas là où l’on m’attend, mais la vie est une aventure décidément intéressante et elle est trop courte pour ne pas réaliser les projets que l’on peut avoir. Un dernier mot en souhaitant avoir la chance un jour de venir présenter mon album de Hotep 3, Les cèdres du Liban, au pays où se déroule cette aventure !

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Crayonné sur lequel on aperçoit les cèdres du Liban. Extrait de Hotep 3. À paraître.

 

Une réflexion sur “Interview de Rafael Morales – Partie 3/3: Hotep et archéologie

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