Interview de Rafael Morales – partie 2/3 : Les albums d’Alix

À la fin de la première partie de cet interview, nous nous étions arrêtés au moment où Rafael Morales achevait sa collaboration sur les décors de l’album d’Alix Ô Alexandrie. Suite du retour sur le parcours de l’auteur, avec cette seconde partie traitant des quatre albums d’Alix dont il a assuré le dessin.
Pour lire la première partie de cet interview: https://lesiffleur.org/2016/09/28/interview-de-rafael-morales-partie-13/

 

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Rafael Morales: Voici une photo prise à Paris, en octobre 1998, pendant la promotion de l’album Les Barbares. Le journaliste voulait nous photographier devant quelque chose qui fasse romain. Nous sommes donc allés à l’arc de triomphe du Carrousel du Louvre, au jardin des Tuileries. L’arc commémore les victoires de Napoléon, notamment Austerlitz, mais il est clairement d’inspiration romaine!

 

 

 

LE SIFFLEUR DE BULLES: Vous évoquiez dans la première partie de l’interview le bon accueil reçu par Ô Alexandrie. La série semble relancée sur de bons rails, et pourtant, c’est également l’époque où Jacques Martin passe momentanément chez Dargaud. Pouvez-vous nous éclairer sur le contexte de ce changement d’éditeur ? Était-ce lié d’une manière ou d’une autre à la nouvelle forme de travail « en équipe » ?  Ces conflits entre auteur et éditeur influaient-ils sur votre travail, à titre personnel ?

 

9782203312210RAFAEL MORALES: En fait, nous avions signé le contrat de Ô Alexandrie chez Dargaud, Jacques Martin ayant décidé de quitter Casterman depuis un moment déjà suite à de nombreux problèmes. Un procès était en cours, et Jacques avait créé sa propre structure, les éditions Orix, dont je m’occupais avec lui, pour publier la série « Les Voyages d’Orion » qui deviendrait plus tard « Les Voyages d’Alix » quand Dargaud reprendra le fonds Orix. Le contentieux avec Casterman était ancien et Jacques avait travaillé avec différents éditeurs, Bagheera, Les Deux Coqs d’Or, Hélyode, avant de créer Orix, qui était distribué par les Presses de la Cité. Plusieurs autres éditeurs ont alors approché Jacques, ils voulaient Alix, je veux dire la BD. Dargaud a fait la meilleure offre et nous avons repris la réalisation d’ « Ô Alexandrie » pour cet éditeur. Quand Casterman l’a appris, peu avant la sortie de l’album, ils ont menacé d’attaquer en référé, estimant que Jacques Martin était encore lié pour les nouveautés à son éditeur historique. Jacques et ses avocats pensaient le contraire. Pour éviter un affrontement qui laisserait tout le monde perdant, les trois parties ont alors négocié un accord à l’amiable selon lequel Dargaud renoncerait à publier le nouvel album, qui serait le dernier publié chez Casterman. Jacques reprendrait ses droits à partir du suivant et s’engagerait à arrêter toutes les actions judiciaires en cours. Le fonds resterait chez Casterman. Ce qui fut acté. Casterman fit du très bon travail et l’album fonctionna très bien, comme je l’ai déjà dit. Dargaud reprit aussi les autres séries, ainsi que le fonds Orix, et l’album Les Barbares fut le premier -et seul- album des aventures d’Alix à paraître sous le label Dargaud. Malheureusement, la lune de miel ne dura pas entre Jacques Martin et cet éditeur : il fut déçu par les résultats des ventes et par la collaboration, et finalement, après quelques années, Casterman, dont la direction avait changé, proposa à Jacques de racheter tous les nouveaux albums parus chez Dargaud, y compris les « Voyages d’Alix ». Dargaud, éprouvant des difficultés à vendre les nouveautés sans le fonds et Casterman devant promouvoir un fonds sans nouveautés, la décision de tout regrouper était certainement la bonne et nous avons donc réintégré Casterman !

Cela n’avait rien à voir avec le travail en équipe, qui de toute façon, était déjà lancé depuis longtemps et était amené à continuer plus longtemps encore. Mais il est certain que ces péripéties éditoriales étaient pénible à vivre, aussi bien pour Jacques que pour nous. Nous aspirions à la sérénité dans notre travail. Cela nous a coûté beaucoup de temps et d’énergie, le travail d’un auteur étant de créer, pas de se battre pour être édité, ce qui prend toujours trop de place dans la vie de créateurs, mais qui est de moins en moins incontournable aujourd’hui.

 

C’est donc aux éditions Dargaud que paraît le premier album pour lequel vous êtes le repreneur officiel du dessin de la série, décors et personnages : Les Barbares. Nous avions parlé dans la première partie de l’interview des décors, dont le traitement tendait à se rapprocher de la collection Les Voyages d’Alix. Qu’en est-il des personnages ? Y’avait-il des indications de Jacques Martin quant à leur stylisation ? Leur prise en main a-t-elle été difficile ?

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Comme je l’ai déjà expliqué, ce qui était difficile, c’était de savoir ce que Jacques voulait exactement, comme il n’était pas question de copier un style passé, il fallait faire ce que lui aurait fait s’il avait pu dessiner lui-même les planches. Cela demandait beaucoup de travail, et c’était parfois frustrant, aussi bien pour lui que pour moi. Et bien entendu, le dessin très classique de la série n’est pas facile à apprivoiser, il m’a fallu pas mal de persévérance pour y arriver, et bien entendu, je ne suis pas Jacques Martin, j’ai mes défauts et mes qualités. Il souhaitait faire évoluer ses personnages, notamment sur le plan des proportions, pour se rapprocher encore des canons classiques, c’est à dire la tête représentant un huitième de la taille du corps, alors que lui-même dessinait des têtes plus grandes. Ah, la taille des têtes d’Alix et d’Enak ! J’avais tendance à être plus proches des proportions que lui-même pratiquait précédemment, mais il y tenait. C’était un challenge intimidant au départ, mais aussi passionnant à relever.

 

 

Après Ô Alexandrie qui proposait des décors flamboyants, l’action des Barbares se situe dans des décors qui semblent à l’extrême opposé : Un fort romain, à l’architecture massive et sans luxure, puis des décors naturels quasi-déserts. Ce changement est-il plutôt un soulagement ou une contrainte pour un décoriste ?

 

C’était la volonté de Jacques de trancher complètement avec l’album précédent. Moi qui aime dessiner l’architecture, j’étais moins à l’aise, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à imaginer ce fort sur le Rhin, et toutes les scènes de bateaux. J’ai aussi aimé dessiner les plages et les dunes de la mer Baltique. D’un autre côté, ces décors un peu moins « chargés » m’ont aussi permis de travailler davantage les personnages. Je dois aussi rendre hommage à Christophe Simon qui est venu m’aider à boucler l’album en travaillant sur des crayonnés de personnages à la fin de l’histoire. Je n’étais pas en avance et il fallait que l’album sorte à une date prévue longtemps à l’avance.

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L’accueil positif d’Ô Alexandrie  se confirme-t-il avec Les Barbares ? Êtes-vous à cette époque à l’affut des réactions, et perméable aux avis que vous lisez ?

 

Les critiques ont été plutôt bonnes dans l’ensemble, ce qui m’a fait plaisir. Certains journalistes spécialisés ont crié au scandale et ont jugé que la reprise d’une série comme Alix n’était pas souhaitable, certains n’ont pas aimé mon travail, et il y a eu des critiques sur le scénario aussi. Il n’y a pas eu tant de réactions négatives que cela, mais il est vrai que ça nous touche, en tant que créateurs, dire le contraire serait mentir. Mais j’étais globalement plutôt content et encouragé à continuer.

 

 

alix22Retour chez Casterman avec La Chute d’Icare.  Vous proposez dès les premières pages de très belles images de la Grèce, joliment servies par des couleurs lumineuses. Lorsque, comme dans Alix, chaque album se situe dans un contexte nouveau, on peut imaginer qu’une phase de préparation laborieuse et longue pour s’imprégner des civilisations en question est nécessaire à chaque fois.

 

Oui, en effet, c’était encore un nouveau défi. Malgré des projets, je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’aller en Grèce pour cet album, mais je me suis beaucoup documenté. La préparation pour la création de toutes pièces de la ville (et de l’île) d’Icarios a été passionnante, j’ai pu établir un plan détaillé de la ville avec tous les éléments d’un plan milésien, un plan orthogonal qui inspirera les villes nouvelles romaines et même Alexandrie. Ce plan a d’ailleurs été publié dans le tirage de tête de l’album. J’ai aussi beaucoup travaillé sur la poliorcétique, terme technique (et quelque peu pompeux) qui signifie art de prendre les villes, ou art du siège. Les Grecs ont inventé les machines de guerre, les tours d’assaut, et beaucoup de techniques de combat, terrestre et naval, que les Romains ont repris et perfectionnées. J’ai beaucoup aimé les scènes avec les bateaux de guerre, j’avais notamment découvert que les Romains avaient déjà inventé les tourelles d’artillerie mobile embarquées ! Je les ai reconstituées dans quelques cases qui racontent l’attaque navale de la ville. Ce fut un album très intéressant sur le plan technique et architectural. Complexe à dessiner aussi. J’ai eu l’aide de mon ami Cédric Hervan, qui travaillera plus tard à nouveau sur la série et fera quelques « Voyages d’Alix », pour le crayonné de certains décors ; il venait travailler chez moi et il me reparle souvent des perspectives de cet album ! À mon tour j’enseignais ce que j’avais appris.

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La Chute d’Icare est le récit d’un siège, imposé par une troupe menée par Arbacès, méchant emblématique des premiers épisodes de la série et que Jacques Martin avait laissé pour mort dans La Tiare d’Oribal. C’est un album dans lequel une attitude « documentaire » se ressent au-delà du dessin : le récit lui-même semble documenter le déroulement d’un siège. Alix et Enak sont au fond quelque peu en retrait durant une grande partie de l’histoire, leur présence ne participant pas frontalement au déroulement des évènements. Vous parliez de débats qu’il pouvait y avoir entre vous et Jacques Martin autour de la direction que la série prenait : était-ce déjà le cas pour cet album ?

 

alix-t22-la-chute-dicare-20-copyLe scénario respecte effectivement une vraisemblance historique, même si l’histoire est de la fiction et le lieu imaginaire. Jacques aussi s’est documenté, et comme il avait des difficultés à lire, je partageais mes lectures, mes recherches et mes découvertes avec lui et cela a certainement eu une influence sur le scénario. Mais c’était une histoire que Jacques avait dans la tête depuis longtemps. Il avait lu une anecdote décrivant, pendant la guerre du Péloponnèse, la scène des assaillants nus servant de diversion à une attaque plus discrète en un autre endroit et il s’en est servi. Cette scène a fait couler de l’encre et a rajouté un peu de souffre à la réputation de Jacques et d’Alix ! Ce qui n’était pas pour lui déplaire ! En ce qui concerne mon éventuelle influence sur le scénario, j’ai toujours amené des idées et donné mon point de vue sur l’histoire. Nous en discutions beaucoup, il m’arrivait de ne pas être d’accord avec lui, et c’était parfois animé, mais la plupart du temps ça se passait bien. Et j’étais très heureux quand une de mes idées ou suggestion était adoptée. J’ai lutté contre cette tendance que Jacques avait de parfois éloigner Alix et Enak du cœur de l’action, je lui disais que c’était à eux d’être au centre de l’action, ils devaient plus être acteurs que spectateurs. Jacques me répondait que les nécessités de l’histoire devaient l’emporter. Ce n’était pas toujours mon point de vue, mais il était le scénariste et le créateur d’Alix. Alix, c’était lui. Cela dit, ce fut une belle collaboration dans l’ensemble, peut-être un peu moins à la fin. Mais je suis fier d’avoir eu la chance de travailler avec un grand de la BD, qui a inventé tant de choses et créé tant de chefs d’œuvre.

 

 

alix23a_20092003Retour en Egypte avec Le fleuve de Jade. Cet album marque notamment le retour du couple Cléopâtre-Ptolémée déjà mis en scène dans Ô Alexandrie et, par ce fait, participe à donner à votre collaboration à Alix le goût d’un « cycle ». Il y a le sentiment d’une période cohérente  de la série, tant au niveau du dessin que des histoires. Aviez-vous ce sentiment de participer à un « nouveau cycle » des aventures d’Alix ?

Je ne me posais pas la question en ce sens à l’époque. Avec le recul, on peut analyser cela de cette façon. J’ai l’impression plutôt que c’était une évolution naturelle voulue par le créateur, et la suite un autre épisode encore dans l’histoire de la série. Jacques m’avait annoncé que nous ferions après Roma, Roma… un album se déroulant à Alexandrie. Cela aurait permis de boucler la boucle. Quelqu’un d’autre l’a fait finalement.

 

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Le récit du Fleuve de Jade est très en mouvement, dans la tradition de certains albums de la série dont les évènements se déroulent le long d’une route. Les péripéties s’enchainent, les décors se succèdent, proposant notamment tout le long du récit un véritable bestiaire : chevaux, éléphants, flamants roses, buffles etc…

 

Oui, et j’ai à nouveau travaillé avec Marc Henniquiau qui a fait un travail remarquable sur les animaux. J’étais moins d’accord pour l’épisode des monstres sortis du temps des dinosaures, mais encore une fois, Jacques tenait à son idée. Après tout il y a toujours eu une part de fantastique dans Alix. Mais j’ai encore eu du plaisir à dessiner cet album, notamment, bien entendu, les scènes en Egypte et à Méroé. Le travail de recherche que j’ai alors effectué m’a certainement influencé pour la création future de mon personnage Hotep. La découverte et l’approfondissement de mes connaissances sur les pharaons noirs et sur Alexandrie ont semé la graine. L’histoire est en effet bien rythmée et j’aime beaucoup cet album.

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C’est le quatrième Alix auquel vous participez : une certaine méthode de travail bien huilée s’installe-t-elle? Avez-vous le sentiment à ce moment-là que vous pourriez continuer à travailler sur Alix longtemps ou y’avait-il hésitation après chaque album? Vous évoquiez les changements dans votre vie familiale, avec notamment la présence d’enfants, qui rendait la collaboration difficile ?

 

Rien n’est jamais certain dans ce métier. La présence d’une famille dans ma vie n’était pas ce qui rendait la collaboration difficile, ou alors dans le sens où mes priorités n’étaient plus uniquement de faire de la BD nuit et jour. Nous n’avons pas eu une vie privée très calme à cette période, c’est vrai, à cause du divorce difficile de ma compagne qui est ensuite devenue ma femme. Cela a peut-être eu un impact sur ma productivité, mais certainement pas sur mon engagement ni ma passion. J’aurais quant à moi bien envisagé de continuer Alix avec Marc Henniquiau, malheureusement sa santé n’était pas très bonne à ce moment-là et la vie en a décidé autrement. Honnêtement, tant que Jacques était content, que l’éditeur était satisfait et que je prenais plaisir à dessiner Alix, je souhaitais continuer. Nous avons d’ailleurs attaqué Roma, Roma… dans la foulée, toujours avec Marc, et nous parlions des futurs albums.

 

 

 

Le fleuve de jade sera votre avant dernier Alix. Vous disiez plus tôt que vous auriez préféré arrêter avant Roma Roma…: quelles en sont les raisons?

 

jpg_001Je me suis dit cela après la fin de la collaboration, et après l’achèvement de cet album. C’est la période où Jacques a négocié un accord cadre sur ses séries, avec un comité éditorial. Ce comité éditorial (ou ceux qui en feraient partie) commençait à donner son avis sur chaque planche, chaque dessin, avec Jacques qui écoutait plein d’avis divergents, et qui changeait radicalement d’avis d’un jour à l’autre. Cela devenait quasiment ingérable parfois. Pour donner un exemple de ce qui pouvait se passer à ce moment-là, voilà une anecdote révélatrice: Jacques a été jusqu’à donner des planches à corriger à un autre dessinateur du « pool » qui m’a appelé très embarrassé, pour me dire que Jacques avait gommé plein de choses dans mes planches et que lui avait été chargé de rectifier mes dessins. Ce dessinateur, Michel Pierret, qui démarrait une collaboration dans l’équipe, est venu chez moi et nous avons redessiné tout ce qui avait été gommé, et à l’arrivée, c’était quasiment ce que j’avais fait la première fois. J’ai encore les photocopies quelque part. Ensuite Michel m’a dit de retourner voir Jacques avec les planches et je lui ai répondu qu’il ne fallait surtout pas faire cela ! Il est donc retourné seul, et a dit au Maître qu’il avait tout corrigé lui-même. Quand je suis retourné le voir, Jacques m’a dit : « Tu vois ce qu’il fallait faire ! ». En fait sa vue ne lui permettait plus de tout voir comme avant, il en souffrait beaucoup. Ce n’est qu’une anecdote parmi beaucoup d’autres, mais travailler comme cela n’était plus possible. J’étais soudainement devenu mauvais… Et tout ce qui se passait, les allers et retours des planches, cela prenait un temps fou. On m’accusait ensuite de traîner et de ne pas respecter les délais. Un autre exemple : il a fallu plus de quinze jours pour savoir si la tête d’Alix et son bras étaient de la bonne taille sur le dessin de la couverture. Après de nombreuses versions, on a fini par revenir au dessin initial. C’était très dur à vivre. Une fois l’album terminé, je n’ai plus eu de nouvelles de personne pendant des mois, une période difficile de ma vie d’autant plus que mon épouse était gravement malade à ce moment-là. Heureusement elle s’en est sortie, c’est bien là l’essentiel, mais quelque chose s’était cassé cette année-là. Oui, je souhaitais faire un dernier Alix, avec Jacques et Marc, si c’était encore possible, mais il était vraiment temps d’arrêter.

 

 

 

Les couleurs de Roma Roma…, réalisées par Dina Kathelyn, qui a notamment proposé de magnifiques colorisations de la série Murena, contrastent avec les albums précédents. Beaucoup plus intenses, elles prennent, visuellement, de plus en plus de place. Une évolution qui vous convenait ?

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J’aurais préféré qu’elle travaille dans un registre plus léger, plus lumineux, mais il faut reconnaître que c’est une très grande coloriste et qu’elle a apporté beaucoup à cet album. Je confirme que c’est Jacques qui lui avait demandé de prendre cette direction-là. Il souhaitait rendre ces ambiances qui participent à l’atmosphère sombre et dramatique de l’histoire. Dina et moi avons été choqués quand il a prétendu, une fois l’album terminé, qu’il était très déçu et que ce n’est pas ce qu’il avait souhaité. Chaque crayonné, chaque encrage, chaque mise en couleurs ont pourtant été passés à la loupe, modifiés à sa demande et validés par lui. Rien n’aurait pu être envoyé à l’éditeur sans son feu vert. Mais il y avait tellement d’avis divergents à cette époque-là autour de lui que je pense qu’il n’était plus maître de son propre avis. Qu’il passe la main était somme toute logique. Oui vivre cela a été très dur pour moi.

 

 

 

De quelle manière, après Roma Roma…, s’est déroulé l’arrêt de votre collaboration à Alix? Vous aviez évoqué que cet arrêt était lié à la décision de Jacques Martin de confier les rênes de la série à un comité. Avez-vous annoncée votre départ brusquement? Quelle était votre position et celle de Jacques Martin?

 

J’ai partiellement répondu plus haut. Ce que je pourrais ajouter est que la décision d’arrêter Alix n’a pas été la mienne. Le nouveau comité éditorial a voulu partir sur de nouvelles bases. Plus question de travailler comme avant, plus question que je fasse Alix seul. Ils voulaient plusieurs équipes travaillant parallèlement, de façon à sortir des albums de façon plus fréquente. Je ne faisais plus partie de leurs plans, mais je n’avais de toute façon pas l’intention de travailler comme cela. 6 à 8 mois pour faire un Alix, c’est infaisable pour moi. Surtout en gardant un certain niveau d’exigence et de qualité. L’éditeur m’a informé que Jacques voulait me confier les rênes d’une nouvelle série « spin off », « Alix Raconte », qui aurait été constituée de biographies de grandes figures de l’Antiquité comme Ramsès II, Toutânkhamon, Jules César, etc… Jacques avait même esquissé des projets de couverture. Mais cela ne m’intéressait pas : autant j’aimais le concept des « Voyages d’Alix » dans lequel on apportait vraiment quelque chose de nouveau, autant faire une sorte d’ « histoires d’Oncle Alix » en format BD ne m’intéressait pas. Sans parler des conditions. Pour gagner ma vie en faisant ces albums, j’aurais dû bâcler deux albums par an, sachant qu’un «Voyage » prenait plus de deux ans de travail. Il aurait fallu trahir tout ce que Jacques m’avait enseigné tout au long des années, il n’en était pas question. J’ai donc décliné la proposition, ce que Jacques a

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pris pour une trahison. Paradoxal, non ?! Je crois qu’il ne réalisait pas ce que cela signifiait d’un point de vue simplement matériel. Dessiner des albums est une passion, mais c’est aussi un métier et un gagne-pain. Si ce n’est plus l’un ni l’autre, il est temps d’en tirer les conclusions. J’ai terminé « L’Egypte 3 », qui avait été déjà commencé. Avec mon ami Leonardo Palmisano, nous avons même fait un quatrième tome. Mais Alix, c’était terminé pour moi. Je suis donc parti faire Hotep chez Glénat, mais c’est une autre histoire.

 

 

 

Quel regard global avez-vous aujourd’hui, rétrospectivement, sur les 5 aventures d’Alix, auxquelles vous avez collaboré ? Quelle place sentez-vous qu’elles ont dans l’intégralité de la série ?

 

Je pense que nos albums communs sont un moment particulier de la série, où Jacques avait encore la maîtrise de son œuvre, mais où il avait confié à un autre une bonne partie du travail. Je pense qu’ils sont dans la suite logique des derniers albums qu’il a faits lui-même et que je n’ai pas à en rougir. Je ne peux les situer par rapport à la suite car je dois avouer que je n’ai lu aucun des albums parus après mon arrêt de la série. Je n’ai jamais pu, et je n’ai encore aujourd’hui aucune envie de les lire. Pour moi c’est autre chose et la page est tournée.

 

 

Quel état d’esprit aviez-vous une fois l’arrêt de votre collaboration acté ? L’envie d’enchainer sur une carrière solo dans la bande dessinée est-elle tout de suite présente ?

 

Oui, c’était même un besoin vital à ce moment-là, j’avais vraiment envie d’écrire quelque chose moi-même, créer d’une feuille blanche, ce que j’avais un peu approché dans « Les Voyages d’Alix », mais la narration c’est encore autre chose. J’avais sans doute besoin de me prouver que je pouvais accomplir quelque chose par moi-même. C’est comme un musicien qui joue des reprises, il a forcément envie à un moment donné de composer et de jouer sa propre musique. Jacques m’en a voulu, nous sommes restés en froid longtemps, mais peu avant sa mort nous avons parlé longuement et nous nous sommes retrouvés. Je crois qu’il a compris, et nous n’étions plus fâchés. Je sais ce que je lui dois, Hotep n’aurait jamais existé sans tout ce que j’ai appris avec lui, il reste pour moi un grand artiste et une personne que je suis heureux d’avoir côtoyé tant d’années.

 

Merci pour vos réponses. Nous aborderons la création du personnage d’Hotep ainsi que vos travaux plus récents de dessinateur au sein d’une équipe archéologique dans la troisième et dernière partie de cet entretien:

https://lesiffleur.org/2016/11/15/interview-de-rafael-morales-partie-33-hotep-et-archeologie/

 

Tous les extraits d’albums de cet article sont copyright Rafael Morales, Jacques Martin et les éditions Casterman.

4 réflexions sur “Interview de Rafael Morales – partie 2/3 : Les albums d’Alix

    1. C’est pour très bientôt, c’est en chantier!
      La troisième partie revient sur les albums de la série Hotep et l’expérience de Rafael Morales sur des fouilles archéologiques.

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