Interview de Rafael Morales – partie 1/3: Les débuts

En 1996 paraissait Ô Alexandrie, vingtième volume des aventures d’Alix. C’est dans les pages intérieures de cet album que le grand public faisait la connaissance du nom de Rafael Morales, alors âgé de 27 ans, crédité du dessin des décors. Il avait, quelques années plus tôt, également travaillé sur un album sur l’Egypte Antique de la collection Les voyages d’Alix.

Les années suivantes, il sera aux commandes du dessin de quatre albums d’Alix : Les Barbares, La Chute d’Icare, Le Fleuve de Jade et Roma, Roma… Durant presque une décennie, il marqua Alix de son empreinte, avec un dessin caractérisé par un mélange heureux de clarté et de précision.

Après avoir quitté l’aventure Alix, Rafael Morales lance aux éditions Glénat sa propre série : Hotep, contant les aventures d’un jeune scribe égyptien et dont deux tomes sont parus à l’heure actuelle.

Aujourd’hui, l’auteur de 47 ans s’est quelque peu éloigné de la bande dessinée. Sa passion pour l’Egypte Antique le mène directement sur le terrain. Il accompagne désormais, en tant que dessinateur officiel, l’équipe d’Archéologie de l’Université de Bruxelles sur des fouilles en Egypte. 

C’est ce long chemin, d’Alix à l’archéologie, que nous vous proposons de découvrir dans cet entretien fleuve, en trois parties, qui reviendra sur le parcours de Rafael Morales.

 

Merci à Rafael Morales pour cette photo datant de l’époque concernée par cette première partie de l’entretien et pour les informations la concernant: Aux côtés de Jacques Martin et de Rafael Morales se trouve Pierre de Broche, l’auteur des Grèce 1 et Grèce 2. De nombreux croquis de La Grèce 3: Athènes, qui seront repris par Laurent Bouhy, se trouvent sur le mur de gauche. Pierre de Broche est aujourd’hui malheureusement décédé. La collection, aujourd’hui connue sous l’appellation Les Voyages d’Alix, s’appelait à l’époque Les Voyages d’Orion et était autoéditée par Jacques Martin (éditions Orix) dont Rafael Morales s’occupait avec lui.
 

LE SIFFLEUR DE BULLES: Vous avez toujours été grand lecteur de bande dessinée. Enfant, en dessiniez-vous ? Si c’est le cas, vous rêviez-vous déjà, enfant, devenir plus tard auteur de bande dessinée ? Si oui, dans quel genre d’univers de fiction imaginiez-vous faire carrière ?

RAFAEL MORALES : Je dessinais quelques BD un peu satiriques à l’école, avec mes profs de latin et de maths, surtout ces deux-là si je me souviens bien, Bernard V. et Jean-Paul C. Je faisais aussi de grands dessins de villes extra-terrestres et de grandes maisons souterraines, de bateaux et de sous-marins, avec toutes les pièces et les structures détaillées. J’y passais  pas mal de temps, une version enfantine des voyages d’Alix en quelque sorte, mais plus fantaisiste ! Je dessinais souvent, mais pas tout le temps. Je rêvais de devenir dessinateur de BD ou pilote de ligne. J’ai eu la chance de vivre un de mes rêves d’enfants, et c’est à Jacques Martin que je le dois. Je lui en serai toujours reconnaissant.
Enfant et ado, je lisais toutes sortes de BDs ; petit, ça a commencé avec Babar (pas vraiment de la BD), Gédéon, Bécassine, des vieux livres de famille, puis Petzi, Spirou, Gaston Lagaffe, Yakari et Pythagore (série méconnue que j’adore, dessinée par Derib et scénarisée par Job, deux Suisses comme moi), Oumpah-Pah et Astérix, et un de mes personnages préférés, Tintin ; et j’ai découvert le journal de Tintin car mon oncle en avait une collection. Vers 11-12 ans, j’ai commencé à acheter le journal de Spirou toutes les semaines, j’adorais les Tuniques Bleues, Yoko Tsuno, Buck Danny, Jérôme K Jérôme Bloche, les premières BDs de Berthet, Kogaratsu, pour en citer quelques-unes. J’aimais les BDs humoristiques, et par-dessus tout Franquin, mais je les cite comme elles me reviennent : Bernard Prince, Jérémiah, Buck Danny, Léonard, Chlorophylle et Clifton… C’est à cette époque-là que j’ai découvert Alix, et comme j’avais choisi des études classiques et le latin, ça m’a tout de suite parlé. Plus tard j’ai dévoré les Gotlib. J’adore l’univers de Cosey, aussi. Et bien d’autres encore.
Si je n’avais pas travaillé avec Jacques Martin, je pense que je serais allé vers une série réaliste mais avec de l’humour. Et certainement historique. Ou graphique à la Cosey, justement. Je suis aussi un grand fan de Moebius.

 

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Cosey et Derib, deux auteurs suisses, dont les carrières furent très liées, et que Rafael Morales affectionne.

Lorsque vous rencontrez Jacques Martin, quels travaux lui montrez-vous ?

 

Des dessins plus sérieux, des décors, des croquis faits dans la nature. Pas mes BDs de collège. Quelques personnages aussi mais moins. J’avais déjà une prédilection pour l’architecture et les paysages. Jacques m’a demandé presque tout de suite d’en dessiner pour lui. Je me souviens qu’il m’avait donné comme test de continuer l’image autour de la photo d’une gare qu’il avait découpée dans un Paris Match.

 

Vous avez parfois évoqué qu’il a fallu des efforts pour convaincre vos parents de vous laisser partir travailler avec Jacques Martin. A posteriori, qu’auriez-vous conseillé aujourd’hui au jeune homme que vous étiez ?



Ma mère était assez méfiante, mais elle a rapidement vu que je m’épanouissais dans ce travail et elle m’a alors encouragé. Elle aurait sans doute préféré que je fasse de la musique comme elle, mais le dessin m’attirait plus. Aujourd’hui je crois que j’encouragerais le jeune homme que j’étais, mais en lui donnant quelques conseils, avec le recul, comme par exemple de développer plus tôt quelque chose de personnel, comme Gilles Chaillet l’a fait avec Vasco, de façon à ne pas dépendre uniquement de quelqu’un ou d’un univers. Pas que je le regrette, mais je me suis rendu compte trop tard que Jacques Martin voulait me garder pour lui exclusivement. Là il était un peu tard pour me retourner. Gilles me l’avait dit, je pense que j’aurais dû l’écouter plus tôt. J’ai fini par faire Hotep, mais j’aurais dû le faire 5 ans plus tôt au moins. Mais j’étais engagé à fond dans Alix et « Les Voyages », c’était passionnant et très prenant. Jacques ne m’aurait jamais laissé faire, j’aurais dû partir, comme je l’ai fait en 2005. Avec le recul, j’aurais dû arrêter avant Roma, Roma.

 

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Assez vite, Gilles Chaillet, collaborateur de Jacques Martin sur la série Lefranc, animera en parallèle sa propre série: Vasco, aux éditions du Lombard. Pour Rafael Morales, ce sera Hotep, aux éditions Glénat, après l’arrêt de sa collaboration à Alix.

 

Vous est-il arrivé de vous demander quelle aurait été le chemin que vous auriez pris si vous étiez rentré dans le monde de la bande dessinée par une autre porte que celle de l’univers Martin ?



Oui, parfois ; j’aurais certainement pris d’autres directions. Lesquelles, je ne sais pas. Je sais que je n’étais pas un « mercenaire »,  l’univers Martin me convenait très bien et correspondait à pas mal de mes envies et de mes centres d’intérêt. J’aurais aimé faire une série d’aviation voire de la science-fiction, ou quelque chose de plus graphique, dans la veine de ce qu’a pu faire Cosey (encore lui !). Ou alors quelque chose de très à la mode aujourd’hui, une série sur la seconde Guerre Mondiale, dont Jacques Martin m’a beaucoup parlé. Nous avons même visité ensemble les plages du Débarquement de Normandie, et comme il avait vécu la guerre, comme travailleur forcé en Allemagne chez Messerschmitt, c’était passionnant de l’écouter raconter tout cela. Mais finalement la BD historique a été ma vie, et je ne le regrette pas. Cela m’a d’ailleurs mené aux travaux archéologiques que je fais aujourd’hui en Egypte.

 

Une longue période d’apprentissage commence, dans laquelle, tout jeune, vous vous retrouvez dans une situation de maitre à apprenti. À titre personnel, comment le viviez-vous ? Saviez-vous dès le début que les rênes de la série Alix vous seraient un jour confiées ?
J’avais tout à apprendre. Jacques Martin était quelqu’un d’exigeant, de passionnant, qui savait transmettre la flamme qu’il avait en lui. On se rejoignait sur beaucoup de centres d’intérêt, l’Histoire en général, l’Antiquité, et je lui dois quasiment tout ce que j’ai appris en dessin et en narration. Et il a été un pionnier de la BD, il a côtoyé Hergé, c’était passionnant de l’entendre parler de tout ça et de s’inscrire dans cette lignée. J’ai été très privilégié d’être son proche collaborateur.  D’un autre côté, il pouvait être tyrannique, parfois blessant, et il faisait passer son art avant tout. Quand je me suis marié et que j’ai eu des enfants, mes priorités n’étaient plus « uniquement » la BD, et cela, il a eu du mal à le comprendre. C’est devenu plus difficile ; je crois que je ne suis pas le seul à avoir été confronté à cet aspect du personnage, certains n’ont pas tenu très longtemps à ses côtés. Il demandait tellement (il était d’abord extrêmement exigeant avec lui-même et vivait principalement pour son œuvre) que c’était parfois difficile à supporter. Il avait du mal à prendre du recul pour certaines choses, et je crois qu’il en a beaucoup souffert, notamment dans ses rapports difficiles avec ses éditeurs. C’était quelqu’un d’entier, parfois d’injuste. À prendre ou à laisser ! Je suis l’un de ceux qui ont travaillé le plus longtemps avec lui. Heureusement, je me souviens surtout aujourd’hui de ses bons côtés, car il en avait aussi beaucoup. Il a toujours été honnête et correct avec moi, même si à la fin de notre collaboration, il lui arrivait parfois de m’humilier devant d’autres dessinateurs ou des personnes qui se trouvaient là. Je ne suis pas le seul qui ait vécu ça, je crois que tous ceux qui ont un jour travaillé avec lui y ont eu droit.  Aujourd’hui, je ne lui en veux plus, je ne veux garder que les bonnes choses.

 

Si votre nom apparait d’abord sur l’album Ô Alexandrie, vous avez pourtant d’abord participé, huit ans plus tôt, à l’album Le Cheval de Troie. Seul Jean Pleyers, dessinateur de la série Jhen, est crédité en début d’album. Quel était votre rôle à chacun, pour assister Jacques Martin ? Concrètement, que receviez-vous des mains de Jacques Martin, et qu’attendait-il de vous ?

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Dans Le Cheval de Troie, je n’ai dessiné que quelques décors et bateaux à la fin de l’album ; rien qui ne mérite d’avoir mon nom sur l’album ! De même j’ai travaillé sur des crayonnés de l’album d’illustrations L’Odyssée d’Alix alors que j’étais encore étudiant ; j’agrandissais des cases de certains albums, et, en recadrant, je continuais le décor et replaçais la perspective. Ce n’étaient que des crayonnés à ce moment-là. Mais ça m’a rapidement appris à travailler les décors « à la Martin ». Jean Pleyers travaillait essentiellement sur les crayonnés des personnages, Jacques Martin les reprenait ensuite et les terminait à l’encre.
Mon premier ouvrage (ce n’était pas un « album ») a toutefois été Le Tombeau de Toutankhamon, en carton à découper et construire, publié en 1990 aux éditions l’Instant Durable, de Clermont- Ferrand. Nous avions même bien commencé le temple d’Olympie, sans jamais l’achever. J’avais aussi réalisé la maquette publicitaire du Cheval de Troie à découper, offerte avec les 100 000 premiers exemplaires de l’album. Mon nom y était déjà !

 

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Extrait du Cheval de Troie (copyright Jacques Martin et les éditions Casterman)
Jacques Martin n’avait, à l’époque du Cheval de Troie, pas encore de problèmes de vue. Cherchait-il pourtant déjà à passer la main petit à petit, avant même que sa santé ne l’y contraigne ?



Pour Alix, qui était sa série phare, je ne pense pas qu’il l’aurait entièrement confiée à quelqu’un d’autre sans y être contraint. Mais il s’adjoignait la collaboration d’autres dessinateurs pour l’aider, comme il l’avait fait précédemment avec Roger Leloup ou Alain Desmaret qui travaillaient avec lui aux studios Hergé. La différence est que pour nous, il nous créditait, ce qu’Hergé n’a jamais fait dans Tintin. Jacques en avait souffert à l’époque, même s’il était fier et heureux d’avoir travaillé avec Hergé. Il disait souvent qu’il ne voulait pas faire la même chose avec ses collaborateurs, et c’est vrai qu’il ne nous a jamais cachés, il a toujours mis notre nom sur nos albums communs.

 

Avec Le Cheval de Troie, la série était déjà très tournée vers moins d’action, plus de de complots, comme si les récits étaient au fond des pièces de théâtre : des personnages se croisent, dans des configurations différentes à chaque scène, et complotent. Vous vous êtes déjà exprimé sur votre préférence pour des histoires plus proches de la grande aventure : est-ce un goût de lecteur, ou également une envie de dessiner et mettre en scène de l’action?
Les deux ; j’aime beaucoup les romans d’aventure à la Jules Verne et je lui ai souvent dit cela. Je crois que ça l’a influencé quelque peu. Et puis le dessin dans ce style se prête bien selon moi aux scènes de grande aventure. Je pense qu’il faut varier dans un album, ce que j’ai essayé de faire dans Hotep. Mais attention, je pense aussi que les complots sont un ressort important, et qu’une BD doit aussi avoir des textes intéressants. Un équilibre à trouver selon moi. Mais Jacques Martin a écrit toutes sortes d’histoires, dans des styles différents. J’aimais beaucoup ses scénarii pour Lefranc par exemple.

 

Vous travaillez ensuite sur les albums égyptiens de la collection Les Voyages d’Alix, qui propose des reconstitutions en dessin de sites antiques parfois perdus à jamais. Cette collection, pour un dessinateur, doit être une école de rigueur, puisqu’il ne s’agit pas de fiction, mais de propositions précises, à but didactique, et que des historiens allaient pouvoir commenter.

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Ce fut un défi passionnant, et cela m’a permis d’approfondir des connaissances et de voyager. Nous avons eu le privilège et le luxe de pouvoir prendre le temps de faire un travail approfondi et très, très exigeant en effet. Aujourd’hui ce ne serait plus possible, ce n’est absolument pas « rentable » pour un auteur de passer autant de temps sur des illustrations, et des recherches aussi poussées, du moins à court terme. À la longue, ces albums sont devenus des best sellers. Le fait de travailler sur  une série à succès comme Alix nous permettait d’y consacrer les moyens nécessaires. Je suis très fier des albums que nous avons réalisés à cette période ; ceux sur l’Egypte, mais j’ai aussi partagé l’aventure éditoriale des Rome de Gilles Chaillet et des Grèce de Pierre de Broche. Que des auteurs passionnés et habités par leur sujet.

 

Dans Ô Alexandrie, huit ans plus tard, vous êtes en charge du dessin des décors. Le dessin de cet album, et cela est justement beaucoup dû aux décors revient vers un traitement proche de la ligne claire : moins de jeux d’ombres en masses de noir, moins d’encrage rêche, des contours plus définis et fermés…

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Ce n’était pas 8 ans plus tard, j’ai terminé l’Egypte 1 en 1992 et Ô Alexandrie est sorti en 1996. Le travail que nous faisions sur la série « Les Voyages d’Alix » a certainement influencé le rendu des décors de cet album. Jacques Martin souhaitait aller dans cette direction et cela me correspondait aussi. Après, plus question de revenir en arrière. Et cela a certainement influencé le rendu des personnages également, mais il n’y a pas que cela. Nous avons travaillé à trois sur les personnages, Jacques Martin qui faisait les crayonnés, plus ou moins précis, Marc Henniquiau et moi-même qui les terminions au crayon et à l’encre. Le dernier mot revenait de toute façon au maître qui validait à la loupe et à l’agrandisseur le moindre millimètre carré des planches. Sa maladie des yeux a certainement contribué à cette évolution stylistique. Une tête d’un centimètre sur l’original se retrouvait à 30 centimètres de large affiché sur son agrandisseur vidéo, quand sa maladie s’était aggravée. Le plus difficile pour nous était qu’il ne voulait pas que l’on dessine comme il l’avait fait dans le passé : pas question de recopier ou de « singer » un style, comme il disait, il voulait qu’on matérialise sa vision, la façon qu’il aurait voulu rendre lui-même à ce moment-là. Les discussions étaient parfois très tendues ! Il y a eu pas mal de clashses ! C’était difficile et frustrant pour nous (je parle de tous ses collaborateurs), mais c’était très difficile à vivre pour lui. Il a beaucoup souffert d’avoir sa vue diminuée. J’imaginais ce que ce devait être pour un créateur.

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Première planche de l’album Ô Alexandrie (copyright Jacques Martin, Rafael Morales et les éditions Casterman)


Cette clarté du trait laisse justement beaucoup de place à la couleur avec plus d’effets d’ombres et de lumières, notamment. Qui était en charge de la colorisation de cet album ? Collaboriez-vous directement avec le ou la coloriste ?

 

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Des couleurs qui n’hésitent pas à jouer sur les effets d’ombres et de lumière (copyright Jacques Martin, Rafael Morales et les éditions Casterman)
Plusieurs coloristes ont collaboré à Ô Alexandrie, notamment la regrettée France Ferrari, qui était une très talentueuse coloriste qui a travaillé longtemps avec Hergé. Jacques Martin lui donnait des indications de couleurs, ce qu’il a toujours fait. Je faisais de même pour nos dessins des « Voyages d’Alix ». Jacques avait des idées précises de ce qu’il voulait, c’est lui qui a demandé par exemple davantage de modelés, d’ombres et de nuances dans les aquarelles. La technique avait évolué, les albums précédents avaient été colorisés à la gouache, avec beaucoup plus d’à-plats. Je pense que cela faisait partie de la même évolution que celle des décors –et des personnages- un choix délibéré de l’auteur.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer plus en détail comment une telle collaboration entre un dessinateur chargé des personnages et un dessinateur chargé des décors fonctionne ? À quel moment le papier à dessin est entre les mains duquel des deux ? Comment se déroule le ping-pong ?
Les planches étaient de toute façon esquissées par jacques Martin, parfois les décors étaient mis en place avant les personnages, souvent l’inverse. Les pages voyageaient entre Jacques, Marc et moi, et parfois des personnages étaient encrés avant que les décors soient mis, les scènes dans le désert par exemple, mais souvent les personnages étaient mis dans les décors. Je travaillais l’esquisse de Jacques, Marc l’améliorait, le crayonné était retouché par Jacques (et moi en suivant ses instructions), ensuite l’encrage étai fait principalement par Marc, mais aussi par moi, et je faisais les dernières corrections à l’encre sous la direction de Jacques. On travaillait sur de nombreuses pages à la fois, et ce qui ne simplifiait pas les choses, Marc vivait loin de Jacques, et moi j’étais en Suisse. Je voyageais et Jacques venait tous les mois en Suisse où il était domicilié. La plupart du temps on travaillait chacun chez soi, et on se rencontrait souvent. Il m’arrivait aussi d’aller chez Marc, mais la plupart du temps, c’était lui qui venait chez Jacques à sa maison de Bousval en Belgique. On avait de jolies notes de téléphone aussi, et on utilisait beaucoup le fax et les photocopies par courrier. Pas encore d’internet à cette époque-là, on a du mal à réaliser aujourd’hui ! Tout cela prenait du temps.

 

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Extrait de l’album Ô Alexandrie (copyright Jacques Martin, Rafael Morales et les éditions Casterman)

 

Ô Alexandrie se déroule en Egypte, et votre passion pour l’Egypte Antique est à ce moment déjà bien installée. On peut imaginer que vous lisiez beaucoup sur le sujet. Vous retrouviez-vous dans la vision de l’Egypte proposée par Jacques Martin ?
La plupart du temps oui. Ce n’était pas la civilisation qu’il connaissait le mieux, mais ça lui permettait de la rêver. Et Jacques était avant tout un raconteur d’histoires. Il y a dans Alix beaucoup de fiction et même de fantastique, ça ne me dérange pas. J’adore l’album « le Prince du Nil », même si c’est un joyeux mélange d’époques variées de l’histoire de l’Egypte. Cela passe très bien, mais je ne pense pas que Jacques aurait fait cela avec moi. Cela dit, il ne s’est pas gêné pour créer des êtres mi humains, mi-reptiles dans le Fleuve de Jade ! Le raconteur d’histoires n’est jamais très loin ! Pour ce qui est des « Voyages d’Alix », en revanche, on était beaucoup plus rigoureux dans nos recherches, plus de place au fantastique ! Les deux me conviennent, du moment qu’on est clair sur le but à atteindre. Par exemple ça ne me dérange absolument pas de voir le Colisée dans Astérix alors qu’il est totalement anachronique. Dans Alix, ça me dérangerait davantage. Mais Jacques avait changé d’optique entre les années 60/70 et les années 90, c’était une évolution due au fait que beaucoup d’enseignants utilisaient nos albums dans leurs classes.

 

Les histoires de Jacques Martin, tout en conservant une structure rassurante pour les jeunes lecteurs de bande dessinée, comportent des scènes et des dialogues troublants : on pense par exemple au rapport de force entre Cléopâtre et Ptolémée, dans Ô Alexandrie. Y’a-t-il des scènes que vous étiez réticent à dessiner ?

 

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Les relations difficiles entre Cléopatre et Ptolémée ponctuent l’album (copyright Jacques Martin, Rafael Morales et les éditions Casterman)
Non, je sais que Jacques Martin a toujours aimé jouer sur les ambiguïtés et les rapports complexes entre les gens ; il n’est qu’à lire Lefranc et Jhen ! Les rapports entre Lefranc et Borg ou entre Jhen et Gilles de Rais ne sont pas simples, ni noirs, ni blancs. Que n’ai-je pas entendu sur le couple Alix et Enak ! Quand nous avons sorti Ô Alexandrie, Libération avait fait trois pages sur le retour d’Alix en titrant « Jacques Martin classé AliX » avec un X grand format et rouge ! Cela ne m’a jamais gêné, cela fait partie de la personnalité de Jacques. Ce n’était pas quelqu’un de lisse et de simple à comprendre, il avait des contradictions et des zones d’ombres comme tous les grands artistes.

 

 

Dès l’album suivant, le dessin complet vous est confié : la question fût-elle posée de confier la série à l’un de ses collaborateurs de longue date (Gilles Chaillet, Jean Pleyers ) avant que ne s’impose l’idée de la confier au représentant d’une nouvelle génération que vous étiez ?
Je ne sais pas. Gilles et Jean avaient déjà chacun leur(s) série(s,) Lefranc, Vasco (et les Voyages sur Rome) et Jhen, ils étaient fort occupés déjà. Jacques me l’a demandé dans la continuité de mon travail sur Ô Alexandrie, qui avait été un très gros succès. Mais peut-être avait-il testé d’autres pistes, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il me considérait en quelque sorte comme sa main, il ne voulait pas pour Alix d‘un auteur confirmé qui aurait trop imprimé sa personnalité sur la série. Il voulait garder le plus grand contrôle possible sur Alix. Or j’étais son plus proche collaborateur à cette époque-là. Un André Juillard par exemple, avec tout son talent, il n’en aurait pas voulu.

 

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André Juillard collabora un temps avec Jacques Martin sur la série Arno. Il reprit ensuite le dessin d’une série phare de l’âge d’or du journal Tintin. Ce ne fut pas Alix, mais Blake et Mortimer, qu’il continue d’animer aujourd’hui. (ces images sont copyright Jacques Martin, André Juillard, Yves Sente, les éditions Glénat et les éditions Blake et Mortimer)
Vous sentiez-vous à l’étroit, ou au contraire rassuré, de travailler sur des croquis de mise en scène de Jacques Martin ? Les croquis étaient-ils plus ou moins poussés selon les scènes ?
C’était à la fois confortable et un peu frustrant. Jacques savait très précisément ce qu’il voulait, à moi de le faire au plus près. Comme je l’ai dit, pas question d’aller puiser dans des albums antérieurs ou de s’inspirer d’une époque de son œuvre comme le font aujourd’hui ses autres successeurs, il ne l’aurait jamais toléré. Je répète, il fallait faire ce qu’il aurait voulu faire, il dictait l’évolution qu’il voulait me voir prendre. C’était parfois très difficile, je l’avoue et souvent bien frustrant. Ce ne fut pas une partie de plaisir tous les jours. Heureusement, il aimait beaucoup mes décors et il écoutait parfois mes suggestions, y compris pour les scénarios, les textes que je retravaillais avec lui. Heureusement, cela a été une collaboration quand même, il a fallu trouver la bonne façon de travailler, ce que cet album Les Barbares m’a permis de faire. Je me suis senti plus à l’aise dans l’album suivant.

Merci pour ces premières réponses. Nous évoquerons Les Barbares ainsi que les autres albums d’Alix auxquels vous avez collaboré dans la seconde partie de cet entretien: https://lesiffleur.org/2016/10/14/interview-de-rafael-morales-partie-23-les-albums-dalix/

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