Melville, l’indigène

Article publié dans le numéro de juillet 2016 de l’Orient Littéraire, supplément mensuel du quotidien L’Orient le Jour et disponible sur le site du journal à cette adresse:

http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=65&nid=6564

 

taipi_couvBenjamin Bachelier est habitué à se confronter à des œuvres de référence de la littérature. Sous l’écrin soigné des très rares éditions Tishina (souvenons-nous de leur splendide édition de Soie d’Alessandro Barricco, illustrée par Rebecca Dautremer), il avait mis en images Le Soleil des Scorta, Goncourt de Laurent Gaudé. Nous avions pu y admirer la maestria avec laquelle il avait su y rendre l’éclat aveuglant, étouffant, des lumières méditerranéennes. S’associant ensuite avec Stéphane Melchior, il avait proposé une adaptation en bande dessinée de Gatsby le magnifique de Scott Fitzgerald, presque en parallèle de la grandiose adaptation cinématographique de Baz Luhrmann. C’est avec le même Melchior qu’il s’attaque cette fois-ci, aux éditons Gallimard-Bande dessinée, au récit quasi autobiographique de Melville : Taïpi.

 

Dans ce roman, Melville évoque, entre narration et considérations anthropologiques, son séjour au milieu d’une tribu indigène de l’archipel des Marquises. Engagés sur un baleinier qui vient d’accoster sur l’île de Nuku Hiva, deux déserteurs, Toby et Tom, tentent une aventure en solitaire. Après des jours de marche, ils arrivent sans le vouloir chez les Taïpi, tribu réputée et crainte pour ses pratiques cannibales. Si l’accueil est plus chaleureux que prévu, tous deux, l’incompréhension de la langue aidant, restent sur le qui-vive. Alors que Toby cherche par tous les moyens à s’enfuir, Tom se surprend à s’attacher à la simplicité de sa vie parmi les Taïpi. Une romance avec Faiawai n’y sera pas pour rien. Mais toujours plane le doute, angoissant, quant aux pratiques de leurs hôtes.

 

Tout est là dans ce récit pour satisfaire le plaisir brut du dessin : une végétation foisonnante, des corps, tantôt robustes, tantôt voluptueux : tout ce qui, en somme, constitue un terrain d’improvisation naturel pour nombre de dessinateurs.

On aurait alors pu imaginer une œuvre contemplative et picturale, d’autant plus que pour ce qui est de la nature, de la faune et de la flore, Benjamin Bachelier développe par ailleurs une activité de peintre puissante et habitée, où des formes animales émergent avec force d’abstractions pâteuse et texturées.

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Mais dans Taïpi, au contraire, Bachelier et Melchior semblent faire le choix d’un ton convivial, un dessin lâché, une narration légère et un humour débridé et dédramatisant. Ce parti pris, qui va à contre-courant de l’œuvre originale, peut apparaître au premier abord comme une entreprise de déminage, et ramener à l’anecdote ce qui avait chez Melville le poids du vécu. Pourtant, la tension s’installe petit à petit au long de l’album, et l’intensité grandit au rythme du dilemme que vit le personnage de Tom. Si l’on entre dans l’album par la porte de l’anecdote, on en ressort par celle du conte métaphorique.

 

On appréciera également la mise en couleur, en particulier lorsqu’elle se permet des choix esthétiques marqués, comme la présence étonnante de ces aplats de rose, qui trônent d’ailleurs en couverture et apportent un décalage bienvenu avec la réalité, ramenant eux aussi le récit sur le terrain du conte.

 

Toutes les images de cet articles sont copyright leurs auteurs et les éditions Gallimard.

 

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