Camille Jourdy: Après Rosalie Blum, Juliette

Article publié dans le numéro d’avril 2016 de l’Orient Littéraire, supplément mensuel du quotidien L’Orient le Jour et disponible sur le site du journal à cette adresse:

http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=65&nid=6470

 

Les histoires de Camille Jourdy portent le nom de leur personnage principal. Après Rosalie Blum, voici Juliette. Juliette, jeune femme devenue parisienne, retourne au village de son enfance, où vivent encore sa sœur et ses parents séparés. De sa vie parisienne, les plus de deux-cent pages de l’album ne nous en diront pas beaucoup. Si ce n’est qu’elle ne semble pas trépidante.

 

images_90Pour tout dire, le village aussi semble plongé dans une grise routine. Mais c’est là que l’art de Camille Jourdy pour la chronique sociale entre en jeu : l’accumulation des personnages qui le peuplent en fait le théâtre d’une véritable comédie humaine. Entre Marylou, la sœur de Juliette, rondelette, fréquentant épisodiquement un doux amant adepte des déguisements animaliers, Jean, un père ventripotent qui se complait dans un train-train désolant et Claire, une mère peintre extravagante, Juliette tente de résoudre la quadrature du cercle : chercher sa place tout en évitant d’être catégorisée et étiquetée.

 

C’est une rencontre avec Polux, un célibataire au bord de la résignation, qui donnera à son séjour le ton juste qu’elle peine à trouver chez les siens. Lui, l’air de rien, saura trouver les mots justes et complices, et une légèreté bienfaisante. La scène dans laquelle il propose à Juliette de remplacer le terme de « dépression » par le plus subtil « dimension tragique », tout juste avant d’adopter tous deux un poussin perdu au bord de la route, est un peu le cœur battant de l’album.

 

Avec un dessin au trait délicat et à l’aquarelle joyeuse, avec son goût pour la représentation de la végétation et des maisons à toitures, Camille Jourdy dépeint avec une visible affection un lieu qui pourrait sans cela nous paraître anodin.

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La bande dessinée, longtemps cloisonnée dans des formats courts, avait poussé ses auteurs à développer un sens aigu de la synthèse, de l’ellipse, et des narrations qui ne tardent pas à s’installer. C’est l’exact contre-pied que des auteurs comme Camille Jourdy explorent aujourd’hui. La narration se déploie sans limite : chaque silence, chaque hésitation des personnages sont dessinés, et trouvent leur place dans des scènes sur-découpées, si bien que le lecteur est face à l’illusion d’assister à l’histoire en temps réel.

La question que pose cette histoire est peut-être celle du rapport de la fiction à la réalité : lorsque chaque élément de la vie et du comportement des personnages est prétexte à une scène : où s’arrêter ?

 

Camille Jourdy elle-même avoue avoir écrit beaucoup plus de séquences qu’elle n’en a dessinées. On pourrait effectivement imaginer l’album se déployer sur un millier de pages, sans perdre de sa saveur. Car sa saveur ne réside pas dans la synthèse, mais dans l’accumulation de miettes de vie, qui chacune densifie l’ensemble.

 

On ressort donc de la lecture avec l’idée que, si l’on a eu la permission d’assister sans retenue, et avec générosité, à une partie de la vie de Juliette, il faut savoir ne pas en demander plus. Comme dans une rencontre de vacances.

 

Toutes les images de cet article sont copyright Camille Jourdy et les éditions Actes Sud.

 

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