Les quarts de tons en noir et blanc de Zeina Abirached

Article publié dans le numéro de novembre 2015 de l’Orient Littéraire, supplément mensuel du quotidien L’Orient le Jour et disponible sur le site du journal à cette adresse: http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=65&nid=6304

 

On oubliait presque que huit années se sont écoulées depuis le remarqué Mourir, partir, revenir - Le jeu des hirondelles (éd. Cambourakis, 2008), qui avait révélé Zeina Abirached aux publics français et libanais. L’auteur continue aujourd’hui son exploration en bande dessinée du thème des croisements culturels, en signant aux éditions Casterman un album dense : Le Piano oriental.

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Voyage dans la Beyrouth des années 50, Le Piano oriental est, plus qu’un éloge des mélanges, une ode à l’initiative et le rappel que le goût d’un pays, le goût d’une ville, viennent des saveurs cumulées des destins personnels de ses habitants. Abdallah Kamanja, accordeur de piano, se prend d’une idée joueuse : mettre au point un piano, en tous points identique, en apparence, aux pianos ordinaires, mais permettant, par un système bien dissimulé dans ses entrailles, de produire les quarts de tons caractéristiques de la musique orientale. Il est des rêveurs entêtés et rigoureux qui mettent leurs idées à exécution. Kamanja est fait de ce bois et un spécimen du piano oriental fut fabriqué.

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Zeina Abirached a su extraire tout le symbole de cette histoire basée sur des faits réels. Cette orientalité dissimulée mais assumée, qui rend ce piano unique, elle la met en parallèle avec sa propre histoire, celle d’une jeune Libanaise, voyageant vers l’Occident, jonglant entre deux langues et portant, gravée en elle, l’odeur de la Méditerranée.

 

Le tour de passe-passe de l’auteure est de réussir à s’adresser tant aux lecteurs libanais que français. Pour les premiers, elle joue du clin d’œil et du sous-entendu. Certains lecteurs libanais reconnaîtront, complices, dans le destin de Kamanja, celui d’Abdallah Chahine, qui n’est autre que l’arrière-grand-père de l’auteure. Pour les seconds, elle conserve un ton didactique, et les prend par la main, amicalement, dans les rues de la foisonnante capitale libanaise. Une balade qui peut tourner à la flânerie contemplative, aidée en cela par l’accumulation de motifs qui structurent les décors de Zeina Abirached et par la galerie de personnages qu’elle veille à présenter avec malice à coups d’anecdotes.

 

Car sans être bavard, l’album se parcourt lentement. Chaque dessin, en plus d’être une partie intégrante d’un flux narratif, est pensé, individuellement, pour être lu, déchiffré. Plus que le simple style graphique géométrisant qui la caractérise déjà si bien, c’est un système narratif très particulier, fait de codes, que Zeina Abirached développe et perfectionne au fil de ses albums. Lorsqu’elle dessine un décor, c’est une phrase qu’elle écrit. Une phrase qui possède sa grammaire, où chaque forme est un mot, tricoté dans les suivants.

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Chaque page, composée dans son ensemble, évoque un plateau de jeu de société : un jeu du serpent et de l’échelle version narrative, un jeu de domino où chaque pièce tient son rôle dans la bonne tenue de l’édifice. Du jeu de société, Le Piano oriental a d’ailleurs le ton ludique, et la volonté d’être fédérateur.

 

Publié et défendu avec passion par les éditions Casterman, l’album, hors collection, est également un bel objet. De ces objets qu’il fait bon tenir d’une main, pour sentir notre poignet plier sous son poids. Un objet qu’il est également amusant de regarder sous tous les angles : les tranches, marbrées, sont le résultat d’un jeu dans lequel l’histoire de Kamanja est racontée sur des pages à fond blanc, et l’histoire contemporaine de Zeina sur des pages à fond noir. La couverture de l’album, sur laquelle Abdallah Kamanja arbore un sourire paisible et apaisant ne trompe pas : il y a de la bienveillance dans les histoires de Zeina Abirached. Elle parle de chacun de ses personnages avec une tendresse quasi maternelle. Dans le nuage d’affection qui enveloppe son histoire, même les grandes difficultés qui jonchent le parcours des protagonistes finissent par nous apparaître comme les épisodes essentiels d’une histoire heureuse.

 

Car Zeina Abirached est de ces auteurs qui se définissent par ce qu’ils aiment.

 

Le véritable spécimen du piano oriental construit par Abdallah Kamanja/Chahine sera installé dans l’enceinte du Salon du livre de Beyrouth. Un événement, mêlant musique et dessin, aura lieu à cette occasion. Un moment chaleureux en perspective.
Toutes les images qui illustrent cet article sont copyright Zeina Abirached et les éditions Casterman.

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